Dissection de dépêches

Publié le 11 Février 2007

...ou comment apprendre à lire entre les lignes.

Les dépêches sont LA matière première du journalisme, la base de travail à tous les sujets développés. On pourrait donc penser que l'indépendance de ces dépêches devraient être assurée, afin justement de laisser les journalistes seuls juges de l'information.

Il n'en est rien, comme vous vous en doutiez.

On pourrait parler de la dépêche sur le discours de Sarkozy à Toulon, intitulée "A Toulon, Nicolas Sarkozy parle aux électeurs du Front national". Moi qui croyais que le FN avait perdu la mairie depuis des lustres, je suis quelque peu étonné.

Koz, dans son dernier billet, pointe brillamment toute la désinformation de la gauche, en omettant peut-être de rappeler l'importance de l'orientation des premières dépêches, qui non seulement ne vont retenir que les éléments les plus caricaturaux d'un discours, mais qui vont aussi et surtout, orienter les premières réactions des politiques, puisque Cohn-Bendit s'est empressé d'affirmer que Sarko draguait les voies frontistes.

Toutes ces manipulations ne sont pas forcément conscientes et réalisées délibérément. Mais elles prouvent une orientation, une vision des choses qui n'est pas forcément celle que l'on pourrait attendre de journalistes, dont le métier est d'être la source impartiale des informations qui nous abreuvent quotidiennement.

Autres exemples significatifs, au Moyen-Orient. Je ne m'intéresse pas suffisamment à la situation politique là-bas, la somme des malheurs y rendant difficile un investissement de tous les instants. Cependant, d'un point de vue médiatique, il est intéressant de constater les mêmes manipulations et travestissements de la réalité qu'ici. Pour preuve, ces quelques éléments trouvés sur le blog d'AJM.

Le commentaire force quelque peu le trait, mais soulève des interrogations légitimes quant aux tournures utilisées par certains journalistes.

18:33: Deux roquettes tirées en Israël

Deux roquettes ont été tirées jeudi à partir de la bande de Gaza vers le secteur de la ville de Sdérot, dans le sud d'Israël, a-t-on appris de source militaire.
(Avec AFP)

D'abord le titre, on attendrait «contre» Israel, mais «en» Israel. C'est plus neutre et surtout «contre» mettrait Israel en position de victime donc à éviter. A la limite c'est un peu comme si Israel se tirait lui-même dessus.

Ensuite «les roquettes ont été tirées» par qui, mystère, peut-être qu'elle se sont déclenchées toutes seules, en tout cas il n'y a pas d'agresseur.

«à partir de la bande de Gaza», mais pas par des palestiniens, pas des territoires palestiniens, et enfin pas des territoires sous contrôle des autorités palestiniennes parce que ça ce serait mentir vu que les dites autorités ne contrôlent rien. Qui sait ce sont peut-être des agents Israeliens infiltrés qui ont fait le coup?

«vers le secteur de la ville de Sdérot, dans le sud d'Israël» Les fameuses roquettes n'ont pas été tirées «contre» mais «vers», c'est quand même moins agressif, et en plus elles n'ont même pas été tirées «vers» une ville, ce qui serait très moche parce que dans une ville, il y a des habitants, mais «vers un secteur de la ville», on est rassuré!

Enfin ce n'est pas une ville simplement «israelienne», non ça nous ferait trop penser d'une part aux habitants, les «Israeliens et Israeliennes», et d'autre part ça risquerait de nous faire comprendre qu'Israel a des villes comme n'importe quel autre pays, mieux vaut donner un nom qui sonne étrangement à nos oreilles, ces gens-là ne sont pas comme nous.

«dans le sud d'Israel» ça ne compte même pas, ce n'était pas au centre d'Israël, mais dans le fond, à l'extrêmité, y a rien là-bas.

Et puis, pour finir, on sait même pas si c'est vrai, parce que c'est de «source militaire» et tout le monde sait que ces méchants militaires qui sont méchants déjà parce que militaires, mais en plus ici on sait que ce sont des militaires israéliens, alors c'est encore pire. Il faut mettre ça en doute, d'où l'ajout à la fin pour vous mettre en garde de prendre cette nouvelle avec des pincettes. De toute évidence il s'agit de propagande.

 

11:01 Trois Palestiniens abattus par Tsahal

Les forces israéliennes ont abattu aujourd'hui trois Palestiniens lors de deux incidents distincts en Cisjordanie. (Avec Reuters)

Là on sait tout de suite qui sont les victimes et les agresseurs, et on n'a pas de mal à utiliser les adjectifs palestiniens et Israéliens puisqu'ils sont à la bonne place.

Ensuite si le titre est au passif il est repris en formulation active en mettant l'accent sur «forces» et pas seulement armée ou Tsahal, les victimes sont ainsi encore plus faibles en comparaison.

«abattus» pas simplement tués, ça sous-entend une exécution, une volonté active de tuer.

«lors de deux incidents distincts» pas «dans» car ça pourrait indiquer que les «victimes» pourraient avoir eu un rôle actif. Là, ça c'est passé en dehors d'eux et ils se trouvaient là par hasard, comme des passants volontairement tués par les grands méchants, les fameuses «forces Israéliennes».l

«incidents»  ils ont été tués alors même que ce n'étaient que des incidents sans gravité ou importance, le terme souligne la disproportion. En même temps, on est à l'opposé d'un accrochage armé qui est plutôt quelque chose de grave.

«en Cisjordanie» dans les territoires «occupés» donc sous le «joug» et la responsabilité des Israéliens.


07:11: Gaza : 2 Palestiniens du Fatah tués

Deux Palestiniens du Fatah du président palestinien Mahmoud Abbas ont été tués dans la bande de Gaza dans des affrontements avec le Hamas islamique. (Avec AFP)

Pour le contraste avec les précédentes, ici ce n'est plus «deux Palestiniens» seulement mais «deux Palestiniens du Fatah». Mais comme ça risque de ne pas suffire pour la légitimité, on rajoute «du président palestinien Mahmoud Abbas». On peut noter au passage que ce deuxième adjectif «palestinien» est tout à fait redondant, mais il fait partie des séquences répétées jusqu'à plus soif qui doivent s'inscrire dans notre pensée pour que finalement nous pensions avec et que cela oriente notre pensée à la racine même. Cela donne une respectabilité à un groupe qui n'en mérite pas. Les Kurdes sont 23 millions et il n'est surtout pas question de leur donner leur état auquel ils ont pourtant droit, mais bon le pétrole a ses lois...

Ensuite ici malgré tout, ils n'ont pas été «abattus» mais simplement «tués». Pour eux, c'est pareil, ils sont morts, mais c'est moins frustrant sans doute de savoir qu'on a été «tué» par les siens qu'«abattus» par des dhimmis inférieurs, à ranger entre chien, porc et singe, pour faire court: des soldats Israeliens; pour faire encore plus court: des juifs.

Cette fois-ci, il ne s'agit plus d'«incidents» mais d'«affrontements avec». On est entre frères sur un pied d'égalité, on meurt dans l'honneur les armes à la main, et on n'a pas besoin de jouer les victimes pour montrer combien les autres sont méchants.

Bon on aura quand même compris que le Fatah, c'est les gentils, légitimes, et le Hamas les méchants, mais au cas où nous n'aurions pas bien compris, on souligne le caractère du méchant avec l'adjectif «islamique» comme on pourrait dire «satanique», en peignant le diable sur la muraille. Notons qu'on aurait pu faire comme pour le «Fatah du président palestinien Mahmoud Abbas», ce qui aurait donné le «Hamas du premier ministre palestinien », mais ici le déséquillibre doit montrer les soi-disants gentils modérés, contrastés par rapport aux méchants intégristes. Au moins comme ça, on sait que ce ne sont pas les Iraniens qui paient le salaire du journaliste!

 Une dépêche caractéristique:

Pakistan: il meurt en posant une bombe

Un activiste présumé proche des Taliban a succombé à l'explosion d'une bombe qu'il était en train de poser devant un magasin vendant des CD et des DVD dans la Province de la frontière nord-ouest, au Pakistan, selon un responsable de la police.
(Avec Reuters).

Le type est mort en posant sa propre bombe mais il reste quand même un «activiste présumé»! Il est aussi sûrement présumé mort. Un acte de terrorisme confirmé ne fait plus de vous un terroriste confirmé, éclatons-nous!

Il «a succombé» ! C'est une victime! Comment mieux montrer la perversion du langage qui mène à confondre l'agresseur et l'agressé.

«proche des Taliban»  bon, mais pas taliban lui-même, ce qui aurait fait de lui un méchant.

«qu'il était en train»  c'est toujours pas fait, l'acte n'est pas consommé, donc il n'est pas coupable mais reste présumé. Bien sûr il aurait pu changer d'avis.

«devant un magasin vendant des CD et des DVD dans la Province de la frontière nord-ouest, au Pakistan»  le fatras des explications détaillées vient ici noyer le poison. En même temps, ce sont des éléments rassurants de notre quotidien, mais à des milliers de km, qui contiennent le choc de la déflagration.

«selon un responsable de la police»  contrairement à ce qui devrait être, citer la source amène de la suspicion sur la véracité de l'information. À contraster avec toutes les dépêches où on n'a pas besoin de citer ses sources parce qu'on est sûr de l'information et qu'on peut la reprendre à son compte.


Le Hamas condamne le Quartet des médiateurs

Le gouvernement palestinien, que dirige le Hamas, a condamné hier soir le Quartet des médiateurs internationaux, l'accusant d'être aux ordres de Washington et de punir le peuple palestinien. (Avec AFP).

«Le gouvernement palestinien, que dirige le Hamas»  là, on redonne toute sa légitimité au Hamas, mais en tant que porte-parole du gouvernement. On peut noter que le nom du 1er ministre n'est pas mentionné, il s'agit de ne pas lui faire de la pub et de familiariser le public occidental avec son nom, c'est pourtant lui qui «dirige» le supposé gouvernement. Mais apparemment il devrait souscrire rapidement une assurance-vie.

C'est aussi ce même homme qui «a condamné» en personne, mais en passant cette fois pour «le gouvernement». Ça a plus de poids que «Dupont Lajoie condamne» ou que «le Hamas islamique condamne» et dans le dernier cas de figure, la valence est inversée, c'est-à-dire que quand on passe de «Le gouvernement palestinien, que dirige le Hamas» à «le hamas islamique», le ressenti du lecteur passe de quelque chose de positif à quelque chose de négatif.

«le quartet des médiateurs internationaux», pas le quartet international, qui dans ce cas apparait comme une entité globale, intouchable et légitime, puisque la réalisation d'une volonté internationale. Non: «des médiateurs internationaux». Ici, on entre dans la faillibilité humaine, ce n'est pas le quartet qui est en tort, car il résulte non pas de la volonté des états, des peuples et de nous autres occidentaux en particulier, mais des hommes qui le composent et comme ils sont «internationaux», il y a sûrement dans le lot un étranger pour vous aux moeurs corrompues. Remarquer que même dans le titre, on a préféré «quartet des médiateurs» plutôt que «quartet» qui aurait suffit, surtout dans un titre. En agissant ainsi, on délégitimise l'instance internationale en question.

«l'accusant d'être aux ordres de Washington» on ne vous dit pas que ces médiateurs, et en particulier ceux qui vous sont étrangers, sont à la solde de Washington, non, on ne peut pas être aussi direct, mais on vous le fait comprendre: ils sont accusés d"être corrompus et touchent des pots de vin des Américains. Qui précisément paie ces pots de vin? Il vous suffit de savoir que ça vient de Washington, le siège du gouvernement du grand Satan. Le pouvoir corrompt, c'est bien connu et le pouvoir absolu corrompt. Vous pouvez finir tout seul c'est quelque part engrangé dans votre mémoire.

«de punir le peuple palestinien»  une dernière petite touche de victimisation et de culpabilisation pour le lecteur occidental qui n'aurait pas compris que les impôts qu'il paie sont un dû au peuple palestinien. Un infidèle doit payer la taxe de sa condition de dhimmi, mais il s'agit de l'habituer en le prenant en douceur par les sentiments.

«punir» implique une volonté délibérée, et la culpabilité du «peuple palestinien» est d'emblée évidemment hors de cause grâce à son comportement exemplaire! Enfin, entre le début de la dépêche, avec le «gouvernement palestinien», et la fin, avec «peuple palestinien», la boucle de la légitimité est bouclée par la représentation que cela sous-entend. Évidemment ça ne reflète pas les affrontements entre factions sur place mais ici il ne s'agit pas de la réalité des faits, seulement de la représentation idéale que vous avez dans la tête et sur laquelle on surfe pour vous faire ENTENDRE ce qu'on veut.

 

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Médias

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François 20/02/2007 21:40

"Un activiste présumé proche des Taliban" : il est présumé proche des Talibans et non pas activiste présumé ! Reprendre des raisonnements biaisés dès la première ligne n'est pas forcément très malin, surtout lorsqu'il s'agit de démontrer l'orientation des mots utilisés. 

Polydamas 20/02/2007 22:58

J'ai bien précisé que le commentaire était quelque peu "excessif".La langue française autorise les deux explications, et dans les deux cas, la tournure est contestable...Je trouve que c'est prendre bien des précautions oratoires que de d'affirmer que le terroriste est "présumé proche des Taliban". On pourrait retirer le "présumé", sans que cela ne soit condamnable, on se doute bien qu'il ne doit pas militer pour la démocratie en Afghanistan...Cela dit, si vous n'avez que ça à reprocher à l'ensemble de ces dépêches, je trouve que c'est plutôt un bon ratio.... ;-)

Paul-Emic 15/02/2007 13:51

C'est exactement celaPersonnellement j'apprécie beaucoup les "otages exécutés" ce qui sous entend une certaine légitimité voire légalité à leur mise à mort alors que des malfrats de préférence exogènes sont toujours "abattus" par la police de préférence à l'occasion d'une "bavure" ce qui renforce à la fois leur statut de victime et délégalise l'action policière