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Publié le 28 Avril 2009

Vu cet entretien passionnant (qui rejoint, dans l'idée, cet ouvrage) dans les Echos. Là encore, il y aurait quelques petites remarques à faire, mais on ne va pas bouder notre plaisir. On lira avec intérêt également, la revue de presse, en bas de cette page.



Enjeux-Les Échos, n°256, avril 2009, supplément au n°20398 de Les Échos du 3-4 avril 2009
   Giacomo Todeschini : « Marché, profit, valeur… Les Franciscains ont inventé le langage de l’économie moderne dès le XIIIe siècle. »
   propos recueillis par Pascale-Marie Deschamps

   Enjeux-Les Échos : Depuis Max Weber, on associe le succès du capitalisme à l’éthique protestante. Mais les Franciscains en auraient jeté les bases dès le Moyen Âge…
   Giacomo Todeschini : En 1904, Max Weber suggère en effet que le protestantisme a développé une éthique financière fondée sur la prédestination : l’« esprit du capitalisme » résulte d’un choix religieux, le succès économique est une preuve du salut. Mais à son époque – il meurt en 1920 –, la doctrine économique des ordres mendiants, à l’exception des écrits de saint Thomas d’Aquin, n’était pas connue, ni leurs textes édités. On redécouvre saint Bernardin de Sienne dans les années 1950. Ce célèbre Franciscain du XV-XVI siècle a écrit un véritable traité sur les contrats et le prêt sur gages. Dans les années 1970, il est encore considéré comme une sorte de « primitif » de l’analyse économique. En réalité, sa pensée est profondément enracinée dans une tradition économique franciscaine déjà formalisée au XIIIe siècle. Cela étant, il est très clair pour Max Weber que le discours économique de la société occidentale est très proche de celui de la théologie chrétienne. Massimo Amato, économiste de l’université Bocconi (Milan), parle même encore aujourd’hui de l’économie politique comme d’une « science théologique qui s’ignore en tant que telle » (L’Énigme de la monnaie, à paraître). Ce lien transcendance-capitalisme est en effet capital pour comprendre l’attachement de la majorité des Occidentaux au marché, au-delà de son utilité individuelle ou collective et des profits vérifiables et réels qu’il produit.

   Comment les Franciscains, un ordre mendiant, en sont-ils arrivés à concevoir ce qui allait devenir le langage de l’économie moderne ?
   L’ordre franciscain, fondé par saint François d’Assise, qui rédigera la règle de l’ordre en 1241, « découvre » le marché et l’échange avec la nécessité de mettre en pratique une règle qui prescrit la pauvreté comme critère de vie quotidienne juridiquement rationnel. Cette pauvreté évangélique envisage la privation comme une forme d’usage des biens énonçable juridiquement. L’échange des biens leur permet d’évaluer cette notion subjective qu’est la nécessité. La valeur des choses, et donc leur prix, leur apparaît alors comme une quantité qu’on doit calculer pour distinguer le nécessaire du superflu.
   Le traité sur les contrats du franciscain Pierre de Jean Olieu (vers 1294) se présente ainsi comme une théorie de la valeur-prix des biens commercialisables et de la valeur-prix du travail des hommes. Le marché devient l’espace social par excellence dans lequel on peut et l’on doit contracter et calculer la valeur relative des choses et des hommes. Ce qui fait de l’école franciscaine une sorte de laboratoire à la fois économique et mystique.

   En somme, les Franciscains légitiment le commerce, l’artisanat et surtout la banque et le profit, à la condition qu’ils servent un « bien collectif » ?
   L’échange profitable est en effet admis et valorisé s’il est mis au service de la société chrétienne avançant sur la voie du salut. La pauvreté et le refus de toute thésaurisation improductive entraînent les Franciscains dans une logique d’appréciation des valeurs en tant que ces valeurs circulent. Apprendre l’art de l’évaluation, c’est-à-dire de l’échange profitable, et le pratiquer (en s’enrichissant ou en se privant) manifeste l’appartenance au monde de ceux qui reconnaissent le mystère du Christ : richesse infinie dans un corps pauvre et mortel. Les monnaies et l’argent sont à la fois des objets réels et virtuels : il faut savoir s’éloigner de l’argent tangible pour apprendre à calculer la valeur monétaire des choses, en prévision d’une utilité sociale et collective future.
   Le discours économique franciscain n’est pas une découverte abstraite des lois de l’économie moderne, mais plutôt le début d’un langage occidental du marché et du profit construit avec la syntaxe théologique du salut. L’économie se révèle comme la dimension dans laquelle on vérifie l’appartenance civique et la compétence politique des sujets aspirant à participer à la communauté, au « bien commun ».
   Sur cette base, entre les XIVe et XVe siècles, les Franciscains affirment la rationalité du prêt public et fondent les monts-de-piété. La ville médiévale, puis l’État chrétien, deviendront par la suite les théâtres d’un marché dans lequel on définit la valeur des choses et des hommes.

   L’État providence et la justice sociale seraient-ils les avatars séculiers du mont-de-piété et de la justification de l’enrichissement de quelques-uns à condition qu’ils contribuent au bien de la communauté ?
   L’État providence est la conséquence institutionnelle d’un discours très ancien qui définit la richesse en termes d’attribut du pouvoir des « élus ». Le marché, d’un côté, et l’État providence, de l’autre, traduisent en termes modernes et bourgeois (oublieux de leurs antécédents linguistiques et symboliques) la dialectique entre marchés en tant que manifestation de la puissance des États, et protection élargie par cette puissance aux fidèles incapables de participer au progrès du corps civique.

   Quel statut et quel rôle occupent donc le marchand et le banquier dans la société des Franciscains ?
   Le marchand, c’est-à-dire l’expert des échanges et de la valeur, devient un acteur emblématique de la vie sociale et religieuse : son aptitude à évaluer et à calculer (pour son profit personnel aussi) fonde la capacité à distinguer le nécessaire du superflu, qui doit caractériser les chrétiens en général. Le profit du marchand découle de son intelligence, reconnue par la majorité des contractants, à comprendre le « vrai » prix du marché dans la fourchette des probabilités. En complément d’une compétence en matière de pauvreté, l’école franciscaine définit ainsi une aptitude des professionnels du marché à manier la richesse. Cette découverte a pour conséquence fondamentale une nouvelle définition du crédit et de la productivité de l’argent. Dès lors que celui-ci appartient à des marchands reconnus comme « fidèles » par les théologiens de la pauvreté, il a un prix (à la différence de l’argent « inutile » et stérile de l’usurier) et le banquier peut, à certaines conditions, l’anticiper, le prêter à intérêt, le faire fructifier. Le marchand devient légitimement banquier si son argent est déclaré utile à la communauté chrétienne.

   Que sont devenus aujourd’hui la place, le rôle et l’éthique des banquiers ?
   Le banquier, voire le professionnel de l’économie financière, encadré par la banque (institution charismatique s’il en est) assume de l’ancien modèle franciscain un charisme qui le définit comme expert des jeux du marché et implicitement du bonheur social. Mais, à la différence du marchand-banquier des Franciscains, il n’est plus fidèle qu’à lui-même, c’est-à-dire à l’idée d’une croissance infinie et indéterminée de la richesse dont il est l’administrateur et/ou le propriétaire. La confiance que les gens ont en lui dépend désormais de la certitude – historiquement compréhensible mais qui n’est plus fondée sur une expérience réelle – que le banquier est le représentant laïc de la communauté économique et, donc, le garant d’une socialité quotidienne fondée sur les échanges grands ou petits, proches ou lointains, entre voisins ou entre inconnus.

   En quoi tes Franciscains et leurs successeurs éclairent-ils ta crise générale du crédit et de ta confiance dont souffre aujourd’hui ta planète ?
   Cette crise de confiance dans le marché – provoquée par la dépréciation brutale des investissements des individus – procède de la croyance de la majorité des Occidentaux (et des non-Occidentaux qui ont pris le marché occidental pour modèle d’organisation politique) dans le charisme économique des initiés aux mystères du marché. La globalisation a transformé le marché de la ville et des États en une arène totalement libre, c’est-à-dire en un espace contrôlé par des « experts » incontrôlables. La foi/confiance dans la capacité d’évaluation des marchands « fidèles » est graduellement devenue une fois dans la capacité magique d’entrepreneurs et financiers inconnus et invisibles. D’où cette contradiction dramatique, à laquelle on aboutit, entre une idée de marché et de finance civique (garantie, croyait-on, par les fonctionnaires de la banque d’à côté ou par le ministre qu’on voyait sur la place de la ville, du village et à la télé) et une réalité, découverte peu à peu, de marchés financiers totalement incompréhensibles et trompeurs. Le familier/fiable s’est révélé étranger, autre, infidèle.

   Les Franciscains ont fondé le « capitalisme » en séparant très clairement ceux qui étaient dignes de foi des autres. Quelle est aujourd’hui la version séculière de cette séparation à partir de laquelle on pourrait « refonder » le capitalisme ?
   La « refondation du capitalisme » sur des bases éthiques demeurera une utopie si par capitalisme on entend une recherche du profit individuel et collectif déterminée par un marché organisé autour d’une fiabilité totalement arbitraire et subjective, c’est-à-dire sanctionnée librement par les sujets économiques les plus forts et les plus violents.
   Dans cette perspective, classiquement libérale, qui n’a pas encore été vraiment rediscutée à la lumière de la crise actuelle, on peut exclure du cercle de la crédibilité, voire du droit de connaître le fonctionnement effectif des jeux économiques, donc de participer à la redistribution de la richesse, chaque individu ou groupe économique qui n’est pas « élu » à participer au marché par l’autorité de ceux qui le font en le possédant. Cette participation ou exclusion ne dépend pas aujourd’hui, comme chez les théologiens du Moyen Âge, d’une participation à un système de valeurs, à une culture, mais plutôt du fait d’être fort ou faible, d’appartenir à la société sans frontières des économiquement puissants ou, au contraire, à la majorité de ceux qui ignorent totalement ou partiellement les secrets des liturgies financières.

   Si l’économie ne doit plus être sous la loi des plus forts et des mieux initiés, quel système de valeurs/droit/culture peut-il l’encadrer ? On ne va tout de même pas mettre un Franciscain derrière chaque banquier américain, saoudien, chinois ou européen…
   Ce ne serait pas une solution, en effet. L’hypothèse théologique franciscaine du marché était fondée sur l’idée d’une séparation claire et visible entre l’espace productif de la fidélité et l’espace stérile des « autres ».
   L’univers financier globalisé et autoréférentiel d’aujourd’hui établit que la force est la seule forme d’appartenance civique et d’identité, ou encore de fidelitas. Dans cet univers, il n’y a pas les « autres », les « infidèles », mais seulement des victimes. Pour en sortir, il faudrait reconnaître enfin le droit des gens à participer aux richesses du monde selon leurs besoins et nécessités. Un marché éthique n’est possible qu’à cette condition.

   Si saint François d’Assise et saint Bernadin de Sienne avaient assisté au G20 à Londres, qu’auraient-ils dit ?
   On pourrait imaginer un petit dialogue de ce genre :
   — Français d’Assise : « Souvenez-vous qu’ici on discute du sort de la fraternité humaine dont nous faisons ou devrions tous faire partie. »
   — Bernardin de Sienne : « Faites d’abord la distinction entre économie productive, et donc éthique, et économie improductive, c’est-à-dire immorale. Ensuite, demandez-vous quel type de communauté vous voulez édifier. »

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Rédigé par Polydamas

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Publié le 13 Mai 2008

De Gaulle prit le pouvoir le 13 Mai 1958 grâce à la droite traditionnelle, pleine d'espoir en sa politique. Quelle ne fut pas la désillusion de celle-ci quand elle constata que, loin de sauver ce qui pouvait l'être en Algérie, son héros décida de lâcher ce qui était alors un département français, de la pire des manières possibles. Partant, en liquidant la droite traditionnelle et s'alliant tacitement aux communistes, De Gaulle a donné naissance à ces enfants capricieux que furent les soixante-huitards.

Soixante-huitards qui ont terminé le boulot en éliminant durablement la droite du paysage politique. Même si sur l'Algérie, l'indépendance était inéluctable sous une forme ou sous une autre, force est de constater qu'elle s'est déroulée de la pire des manières possibles, et qu'elle a permis au chef de l'Etat d'éliminer les tenants de la droite dure qui le génait.

Toujours le même principe, diviser pour mieux régner.

Un article passionnant de Dominique Venner paru dans le très bon numéro de la NRH de ce mois.

Dix ans séparent Mai 58 et Mai 68. Deux événements opposés. La jeunesse avait changé de visage, passant du béret de parachutiste à la tignasse gauchiste.

(...)

Dix années seulement séparent Mai 58 et mai 1968, deux événements de signification radicalement opposée. Le premier s'est déroulé sous une débauche de drapeaux tricolores et d'effervescence patriotique. Le second, sous une marée de drapeaux rouges et de tumulte révolutionnaire. Dans les deux cas, une fraction de la jeunesse fut l'un des acteurs décisifs. Mais, en dix ans, elle avait changé de visage, passant du béret de parachutiste à la tignasse gauchiste.

Le général De Gaulle était revenu aux affaires à la faveur du premier événement. Il l'avait utilisé sans l'avoir créé. En revanche, l'événement de mai 1968, survenant après dix années de pouvoir sans partage, était à bien des égards son enfant, un enfant adultérin dans lequel il ne pouvait se reconnaître, mais qui lui devait beaucoup. Le basculement de la France et de sa jeunesse du drapeau tricolore au drapeau rouge sous le règne du Général, voilà un de ces incroyables paradoxes sur lesquels les historiens auraient dû s'interroger.

(...)

Mais pourquoi le mythe de la Révolution a-t-il resurgi après dix ans de pouvoir du Général ( en 1968, ndb), alors que lui-même y était allergique?

D'abord, on ne peut oublier la « révolution de 1944 ». Les effets cumulés de l'Épuration, le prestige de l'URSS, la peur et la fascination inspirées par le parti communiste, le terrorisme intellectuel qu'il exerçait avec la complicité active de ses compagnons de route avaient éliminé toute résistance à son influence dans l'enseignement et le rnonde culturel. L'étau ne fut desserré que sous l'effet de la guerre froide, puis de la déstalinisation et de l'écrasement de la révolution hongroise de 1956. Le changement devait également beaucoup au prestige retrouvé d'une droite littéraire dont les représentants les plus âgés, Paul Morand, Sacha Guitry ou Céline, avaient subi les foudres de l'Épuration. Le courage d'une poignée d'écrivains et d'universitaires indépendants n'y était pas non plus étranger. On songe à Thierry Maulnier, Raymond Aron, Jacques Laurent, Roger Nimier, Roland Laudenbach, Jules Monnerot, Raoul Girardet, Julien Freund et même André Malraux qui, au temps du RPF, ne craignait pas de rompre des lances avec ses anciens amis communistes. Dans le monde politique, l'affranchissement de l'emprise communiste avait commencé en mai 1947, lorsque Paul Ramadier, président du Conseil socialiste, s'était séparé des ministres communistes. À l'automne suivant, les grèves semi-insurrectionnelles réprimées par les socialistes avaient accentué la cassure. La guerre d'Indochine avait ramené un peu plus le PCF dans la posture antinationale qui avait été la sienne avant son entrée tardive dans la Résistance (2). Simultanément, une part importante de l'opinion s'inquiétait de la menace exercée par l'Armée rouge sur l'Europe occidentale.

Le général De Gaulle lui-même, était alors convaincu de l'imminence d'une guerre et d'une invasion soviétique. Dans les années 1950, l'anticommunisme devint une composante essentielle de la vie politique française. Dans le même temps, les effets de l'Épuration commençaient à s'estomper. Ostracisés depuis l'été 1944, un nombre considérable de notables nullement collaborationnistes, simplement pétainistes, retrouvaient leur place dans la vie sociale et politique. Cela s'était fait à la faveur d'un retournement d'opinion, de la publication de très nombreux mémoires en défense et d'un désir d'apaisement qui devaient conduire à l'émergence du Centre national des indépendants, au gouvernement du très populaire Antoine Pinay, ancien membre du Conseil national de Vichy, et à l'amnistie de 1953. Sauf pour le parti communiste et pour quelques fractions irréductibles, la guerre civile franco-française de 43-44 s'estompait. La page était peu à peu tournée. Cette évolution s'est trouvée brutalement interrompue par le retour au pouvoir du général De Gaulle. Avec lui et autour de lui réapparut l'esprit partisan qui avait servi de socle à sa grande légende. La geste résistante fut réveillée et avec elle, nécessairement, l'alliance « historique » avec les communistes, ce que symbolisa le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon.

Après l'euphorie trompeuse de l'année 1958,les ambiguïtés de la politique algérienne du Général éveillèrent une opposition nationale toujours plus vive en France et chez les Européens d'Algérie. Quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France entrait une nouvelle fois dans une période de guerre civile larvée. Et, comme la fois précédente, le général De Gaulle, homme de droite s'il en fut, passa implicitement alliance avec les communistes et leurs émules contre ceux qui, par fidélité à des principes essentiels, refusaient de le suivre aveuglément et allaient bientôt le combattre.

L'espace de liberté et de renaissance ouvert durant les années 1950 se referma à la fin de la guerre d'Algérie quand la répression s'abattit sur tous ceux qui n'acceptaient pas le tournant politique dont allaient être victimes les Européens d'Algérie et les musulmans engagés du côté de la France. S'appuyant sur le pouvoir intellectuel et médiatique de la mouvance communiste et gauchiste pour écraser ceux qui lui résistaient, le Général préparait ainsi le choc en retour qui lui reviendra en pleine figure en 1968.

Homme de pouvoir pragmatique, redoutable dans l'action, De Gaulle méprisait les idéologies, dont il ne percevait pas le rôle. À ses yeux, par exemple, l'URSS n'était rien d'autre que la Russie, ce qui était à la fois vrai et faux. Sans doute ni Lénine ni Staline n'avaient pu abolir certaines permanences russes, à commencer par celles de la géographie. En revanche, l'idéocratie soviétique avait détruit une part importante de la tradition russe, tout en faisant de l'ancien empire tsariste un instrument de subversion universel. Mais de cela, le Général ne se souciait pas. Sa vision politique et historique « classique » ne lui permettra pas non plus de voir venir et d'interpréter les formidables transformations dans les mœurs et les représentations qu'annonceront les événements de mai 1968.

D'un œil méprisant, il surveillait de loin l'agitation d'une gauche mise électoralement en déconfiture par son retour au pouvoir et par sa politique algérienne. Ce qu'il avait fait, jamais elle n'aurait eu la force ni le culot de le faire. Elle n'en continuait pas moins de voir en lui un « général fasciste », et ne restait pas inactive. Mais il était indifférent à cette agitation sans percevoir la menace que l'actif travail de sape représenterait pour son pouvoir. La naissance du gauchisme, c'est à dire d'une nouvelle gauche extrême en marge du communisme, avait commencé peu avant 1958, à la faveur de la guerre d'Algérie.

(...)

Le parti communiste se remet difficilement de la crise provoquée en 1956 par le XXe congrès du parti communiste de l'Union soviétique et la déstalinisation. C'est en dehors du PCF et des grandes formations de la gauche traditionnelle que se développe et s'organise l'action directe en faveur de l'indépendance algérienne, et plus tard contre l'OAS. Pourtant, cette nouvelle gauche n'aurait rien pu être sans la puissante irradiation communiste dans la société.

De la guerre d'Algérie à celle du Vietnam

L'affaire algérienne contribue aussi à une dérive de nombreux chrétiens qu'imprègne la grande culpabilité de l'homme blanc. Dans les mouvements d'Action catholique, à la JEC, à l'ACO, au groupe Reconstruction, chez certains ecclésiastiques, à la JAC, chez les scouts, dans la presse catholique et protestante, on prend position, on dénonce la « torture», on se mobilise dans les réseaux des « porteurs de valises ».

L'UNEF, le principal syndicat étudiant, s'engage dans la même voie, exploitant la crainte de voir supprimer les sursis d'incorporation. Ses dirigeants rencontrent en Suisse les représentants du FLN, afin de convenir d'une politique commune. À la fin des années 1950, écrit Thierry Pfister qui a vécu cela de l'intérieur, « la puissance du syndicalisme étudiant s'est constituée comme réaction collective de trouille face à une éventuelle affectation en Algérie (3).»

Dans l'intelligentsia on signe, on signe fébrilement. En 1961, l'apparition de l'OAS, son influence auprès de lycéens parisiens offrent un nouveau prétexte de lutte sur le thème de la mobilisation antifasciste. Dans les lycées et les facultés, la création du Front universitaire antifasciste (FUA) favorise la création d'un noyau actif de jeunes trotskistes. L'indépendance de l'Algérie en 1962 et la disparition de l'OAS laissent, un temps, cette nouvelle gauche démobilisée. Cependant, venant de Chine, se dessinent à point nommé les signes d'un nouvel espoir. Inlassablement, la « Providence » vient de la sorte au secours des âmes de gauche pour les relancer vers de nouvelles espérances et de nouvelles causes «généreuses». Fondée à l'origine par le parti communiste, l'Association des amitiés franco-chinoises va devenir le vecteur de l'influence maoïste. À partir de 1963, à l'initiative de ses militants, on voit apparaître des Cercles marxistes-léninistes. Ces derniers sont en fait les précurseurs des groupes pro-Chinois qui, autour de L'Humanité nouvelle ou des Cahiers marxistes-léninistes de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, vont se développer en France comme un peu partout en Europe.

À partir de 1965, l'aggravation du conflit vietnamien et l'intervention américaine viennent offrir un thème mobilisateur à tous ces groupes qui, dans une France endormie, vivotaient en se chamaillant. Comités et pétitionnaires relancent l'enthousiasme et l'unité d'action en faveur de providentielles victimes.

Cette même période voit naître dans les universités américaines une opposition à la guerre du Vietnam, nourrie par la crainte de la conscription et par la contre-culture (Love not war). Le Free Speech Movement de l'université de Berkeley renouvelle complètement les méthodes d'agitation qui sont reprises en Allemagne, à l'université libre de Berlin et en France par les petits groupes plus ou moins libertaires d'Antony et de Nanterre. La revendication de la liberté sexuelle, la contestation des professeurs, l'opposition à l'intervention américaine au Vietnam, la critique de la société de consommation servent de prétextes à une agitation nouveau style, qui perd en idéologie ce qu'elle gagne ei émotionnelle.

L'année 1967 marque une recrudescence du phénomène. Les comités, les groupuscules, les journaux se multiplient. Le terrain politique français se révèle particulièrement favorable. Il bénéficie de la politique gouvernementale favorable au Nord-Vietnam. Le pouvoir gaulliste soutient ce qui gêne les États-Unis. Les manifestations de rue en faveur du Vietcong sont tolérées. On arrête souvent les militants du mouvement droitiste Occident, mais ceux des « Comités Vietnam de base» ont peu à craindre de la police.

À la veille de mai 1968, les prisons françaises sont encore peuplées de condamnés de l'OAS, militaires ou civils. Utile quelques années plus tôt contre cette opposition pugnace, la gauche extrême s'est vu accorder de grandes facilités par le pouvoir, au point de détenir un quasi-monopole dans certains secteurs essentiels de l'enseignement, de l'Université et des médias. Peu après les événements, l'écrivain Romain Gary, gaulliste de gauche, conseiller du ministre de l'Information, évoquera le concours apporté par la télévision nationale aux communistes vietnamiens ou chinois : «Pendant à peu près deux ans, des flots de propagande antiaméricaine furent déversés sur lepublicpar notre télévision nationale. [...] Et la Chine de Mao ? Pendant un an, elle n'a eu droit qu'à des "témoignages" sympathiques, qu'à des reportages bienveillants. Citez-moi donc l'exemple d'un seul reportage ou d'un commentaire "critique". Lorsqu'à Pékin, une actrice de cinéma, la tête rasée par les Gardes rouges, que l'on n'appelait pas encore les "enragés", se suicidait en se jetant du septième étage, c'est tout juste si notre ORTF national ne soulignait pas le côté "positif" de cette horreur: la preuve que la Chine de Mao avait donné au peuple des immeubles de sept étages'(4). »

Depuis longtemps, l'enseignement public avait joué un rôle essentiel dans la formation d'une « légende rouge » positive et même exaltante. Dans les livres d'histoire, de géographie ou de philosophie, Marx, Lénine, Staline, la révolution bolchevique et le système soviétique étaient présentés sous les couleurs idéales du romantisme révolutionnaire. Les étudiants et lycéens de 1968 qui se jetteront dans les rues le poing levé, jargon-riant des slogans sur le « prolétariat en lutte », ne feront que reproduire les images inscrites dans leur imagination par des légions de professeurs qui seront les premiers à en faire les frais.

De 1966, début de la «Révolution culturelle» chinoise, à mai 1968, la «mode mao» bat son plein. Signe infaillible, la veste en bleu de chauffe des prolétaires chinois est copiée dans les boutiques les plus chic de prêt-à-porter parisien. On la retrouve même dans les pages fort déshabillées du magazine Lui. Son numéro de juin 1967 est entièrement consacré à la Chine rouge. Jacques Lanzmann y présente de jolies filles à demi vêtues de vestes mao, mimant à leur façon les combats de la Révolution culturelle. Chaque photo est soulignée d'une citation de Mao, tandis qu'un texte de l'écrivain Han Suyin chante les mérites de la Chine populaire. Ailleurs, Géraldine Chaplin se fait photographier sous le portrait de Mao pendant qu'Alain Barrière chante à l'Olympia Vcomme Vietnam.

Qu'est-ce qui, dans le maoïsme, séduit donc tant la bourgeoisie branchée et ses rejetons? « Tout simplement un gigantesque malentendu, répond Christophe Bourseiller. Aujourd'hui, la Révolution culturelle apparaît pour ce qu'elle était, une sordide et sanglante lutte pour le pouvoir entre Mao Zedong et Liu Shaoshi. « Mais à l'époque, chacun voulait croire en la dimension libertaire au phénomène. De sorte que les Gardes rouges semblaient tracer aux jeunes Français la route à suivre: celle d'un chahut radical et joyeux, d'un monôme poussé à l'extrême. Pour lespro-Chinois français, la Chine était le pays le plus libre du monde.»

(...)

Les retombées de Mai 68 seront loin d'éteindre les enthousiasmes. En 1970, après la saisie de l'organe maoïste La Cause du peuple, le cinéaste François Truffaut annonce qu'il vendra ce journal dans la rue. C'est du dernier chic. Tandis que la télé filme la scène, Truffaut reçoit le renfort de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Patrice Chéreau, Samy Frey, Claude Lanzmann et autres célébrités de moindre pointure. Sans multiplier les exemples à l'excès, on ne saurait oublier la revue littéraire Tel Quel, lancée chez Gallimard par Philippe Sollers, l'une des curieuses illustrations de la « folie mao » qui s'est emparée des esprits les plus scintillants du moment. Epistémologie, quand tu nous tiens ! Alors que tout était connu depuis longtemps sur les crimes et les massacres en masse perpétrés par les divers régimes communistes, d'ambitieux jeunes gens continuent imperturbablement de prêter1958 aux abattoirs toutes les séductions du paradis.

Dans les conditions particulièrement favorables de l'Hexagone gaullien, l'intelligentsia développe une activité fébrile. Quelques années encore, et la preuve sera apportée de la justesse de la théorie de Gramsci pour qui la prise du pouvoir politique est précédée et préparée par la prise du pouvoir idéologique. Pour l'heure, la France est mûre pour une grande farce et une grande trouille (5).


2. La ligne du PCF pendant la guerre d'Indochine était définie par les notes retrouvées dans les papiers d'un de ses principaux dirigeants, Jacques Duclos : « Travailler à la défaite de l'armée française partout où elle se bat. »
3. Thierry Pfister, Lettre ouverte à la génération Mitterrand qui marche à côté de ses pompes, Albin Michel, Paris, 1986.
4. Le Monde,21 juin 1968.
5. Pour en savoir plus, on peut se reporter à l'essai de Dominique Venner,De Gaulle, La Grandeur ou le Néant, Le Rocher, 2004.


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Rédigé par Polydamas

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Publié le 8 Février 2008

Vu chez l'excellent Schizodoxe.

Jean-François Deniau évoquant ce souvenir de 1988 :

La vérité est que les Américains furent battus par les Américains, du jour où l’opinion aux Etats-Unis se retourna, notamment parce que la conscription ne touchait plus seulement les Noirs et les chômeurs mais les classes aisées, les étudiants des campus. Et ceux qui allaient à pied la nuit gagnèrent. Encore vingt ans plus tard, j’aurai l’occasion d’une nouvelle discussion avec un Américain sur l’Indochine. Henry Kissinger est venu à Paris pour le quinzième anniversaire des accords, invité à un colloque universitaire qui se tient aux lieux mêmes de la conférence USA-Viêt-nam, avenue Kléber. Nous déjeunons ensemble. Il y a du point de vue militaire et diplomatique quelque chose qui m’a toujours surpris: la façon dont les Américains vont lâcher le Sud-Viêt-nam. L’offensive du Viêt-minh (et cette fois pas en poussant des vélos à l’abri de la jungle comme à Diên Bien Phû) déferle par Ban Methuot. De véritables colonnes, blindés et camions, contournent par l’intérieur les positions de l’armée du Sud. (En débordant par la droite, en laissant l’ennemi sur sa gauche, aurait dit le colonel du secteur. Très facile de tirer…) Pourquoi l’Amérique n’a-t-elle pas bougé ?

Kissinger. - Parce que l’Amérique était engagée dans une négociation avec Hanoi pour l’éventuelle libération d’aviateurs capturés lors des bombardements sur le Nord. Nous n’étions même pas sûrs de leur nombre, la presse américaine ne s’intéressait qu’à ce sujet, très émotionnel. La télévision montrait les photos des disparus et de leurs familles sans nouvelles.

- Alors vous n’avez rien fait ?

- Alors nous n’avons rien fait. Il était très facile d’écraser avec l’aviation toutes les colonnes d’assaut du Viêt-minh. Je l’ai proposé au Président. Pour la première fois, la victoire décisive était à notre portée. Cela aurait pris moins de vingt-quatre heures. Et toute la situation basculait en faveur de nous et du Sud-Viêt-nam. Le risque était que Hanoi arrête les conversations sur les aviateurs américains prisonniers, risque que Ford ne voulait pas prendre. J’ai expliqué que le Viêt-minh serait bien obligé de les renouer après sa défaite, et dans des conditions bien meilleures pour nous… Le Président m’a dit avec un soupir :

« On voit bien, Henry, que vous n’êtes pas un élu. » Avant d’arriver avenue Kléber où je l’emmène-en voiture, Henry Kissinger me confie : « Cette conférence anniversaire m’ennuie énormément. Elle est publique, et la salle va être truffée de ces intellectuels de la gauche américaine, pacifistes et prosoviétiques, qui ont inventé l’expression “la sale guerre” et qui vont une fois de plus m’accuser d’être un nazi et un criminel. Ils me fatiguent. » Ce n’est pas ainsi que les choses vont se passer. A la tribune, un éminent représentant de la Sorbonne, historien. Je siège, invité d’honneur, à sa gauche. À sa droite des journalistes français très connus. La salle est bondée. Kissinger parle une petite demi-heure sur la conférence de l’avenue Kléber et son prix Nobel, sans rien apporter de nouveau. Le président de séance demande s’il y a des questions dans la salle. Alors se lève une Vietnamienne dont l’âge est difficile à dire, peut-être 45, 50 ans.

- Je m’appelle Thu-Lin. J’ai 23 ans. Mon père., officier dans l’armée du Sud-Viêt-nam, est mort de faim et de maladie dans un camp de rééducation à régime sévère. Ma mère et mon frère ont été égorgés devant moi et jetés à la mer quand nous avons fui, boat people. J’ai été violée onze fois, et vendue à un réseau de prostitution a Bangkok. Monsieur Kissinger, quand vous vous levez le matin, quand vous vous rasez, est-ce que vous pouvez vous regarder dans la glace? Silence de mort. Le président tousse et suggère :

- Nous allons regrouper les questions, pour permettre au professeur Kissinger clé mieux répondre. Hum, hum. Y a-t-il une autre question ? Alors un Vietnamien, sans âge, se lève.

-je m’appelle NguyenThan. J’ai 60 ans. J’ai été conseiller des troupes américaines. J’ai continué à me battre avec mon unité contre les communistes encore après la chute de Saigon. Pour l’honneur. Les communistes ont tué sur place la moitié d’entre nous. Les autres ont disparu. Parce que j’étais le chef, on ne m’a pas tué, on m’a mis dans une cage comme un animal, et on m’a promené de village en village avec un écriteau « traître au peuple, traître à la patrie ». Les enfants me jetaient de la boue et des excréments. Monsieur Kissinger, prix Nobel de la paix, comment faites-vous pour réussir à dormir.

Toute la salle est pleine de Vietnamiens qui se sont organisés et vont se lever tour à tour pour dénoncer les horreurs de la répression communiste et de la misère du peuple. Le président ne sait plus quoi dire. Face a ces revenants, Kissinger est pâle comme un revenant. C’est le porte-parole de cette gauche intellectuelle et pacifiste américaine, qu’il redoutait, qui va le sauver. Un Américain se lève et dit :

- Je suis le rédacteur en chef de Remparts, revue qui a joué un très grand rôle dans l’arrêt de la guerre du Viêt-nam en mobilisant l’opinion américaine contre elle. Ce n’est pas M. Kissinger qu’il faut attaquer sur les conséquences de la paix. Il n’a pas capitulé devant le Viêt-minh. Il a été battu par nous.

La séance est suspendue.


Jean-François Deniau, Mémoires de sept vies, Paris, 1996, pp. 355-357.


 

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Rédigé par Polydamas

Publié dans #Histoire

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