Publié le 6 Juillet 2011

 

The Tree of Life, le film de Terrence Malick, palme d'or au dernier festival de Cannes, suscite les réactions habituelles

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des spectateurs à chaque sortie de ses long-métrages. On aime ou on déteste, et chacun, selon la vulgate ambiante, y voit ce qu'il y veut  (il est  d'ailleurs parfaitement possible que je tombe dans ce travers). Néanmoins, très peu ont vu, parmi les commentateurs et les critiques, à quel point ce film est profondément chrétien. Terrence Malick est baptiste épiscopalien, et tente de transmettre une vision des choses en accord avec sa foi au travers de ce film. Il est vrai que le niveau de déchristianisation est tel qu'il est difficile pour les spectateurs de comprendre les références religieuses du film. Que les gens cultivés me pardonnent, je ne vais pas cesser d'enfoncer des portes grandes ouvertes, rappeler des évidences grosses comme des maisons, bien des symboles utilisés par Malick sont simples, simplistes, à la limite du cliché éhonté, mais c'est le prix à payer pour expliciter le film au spectateur lambda.

 

En guise d'avertissement, je dois indiquer à mon lecteur que je dévoile toute l'intrigue (si vous ne l'avez pas vu et que vous souhaitez garder la surprise du film, faites l'impasse sur ce billet), et que celle-ci prend tout son sens dans ma vision des choses. Pour autant, je me pose encore quelques questions sur la signification de certains passages, tout n'est pas bien éclairci, il est certain que je n'épuise pas la richesse de toutes les scènes du film, et il est non moins probable que des niveaux de lecture m'échappent, tandis que je dois passer à côté de toutes les références iconographiques, renvoyant à la culture américaine, ou aux films précédents de Malick (bien que ceux-ci évoquent tous l'idée d'un paradis perdu, que l'homme ne cesse de poursuivre). Ce billet est donc nécessairement imparfait et incomplet, et aurait besoin de mises à jour en fonction des apports pertinents des uns et des autres, mais également des versions longues ou director's cut qui pourraient voir le jour (on parle de versions de 4 à 6 heures) et qui apporteraient d'autres éléments.

 

Concernant ce billet, prenez votre temps pour le lire, ce billet est long, très long, trop long probablement, mais il me semble que pour expliquer pas à pas la démarche de Malick et la mettre en regard de la foi chrétienne, il soit impossible de faire moins, on pourrait facilement écrire une thèse à ce sujet. Le réalisateur réfléchit à ce film depuis une trentaine d'années, il a eu le temps de le peaufiner (d'autant que la sortie initiale, prévue pour l'année dernière, a été repoussé d'un an car Malick n'était pas satisfait de son montage).

 

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L'histoire résumée est assez simple : à l'occasion d'une dispute avec son père, un homme, Jack, repense à son enfance et adolescence. Ayant son frère et sa mère en tête, il analyse leur rôle durant cette période. Et comprend alors que son frère et sa mère ne sont que des signes de quelque chose de plus haut. 

 

Présentons les principaux personnages qui sont au nombre de quatre :

- le fils ainé, brun, Jack, que l'on voit bébé, adolescent (excellent Hunter Mack Crunken) et adulte (Sean Penn), le personnage principal du fil, dont la voix en off est le fil rouge du film

- le fils cadet, blondinet, qui n'est pas nommé, mais dont les initiales sont RL

- la mère, Mrs O'Brien, interprété par Jessica Chastain qui illumine l'écran

- le père, O'Brien, interprété par Brad Pitt

 

Malgré cela, le sujet principal du film, ce n'est pas Jack, ni sa famille, mais Dieu. Dieu que Malick évoque par la contemplation de sa Création, et par cette vie, somme toute banale, d'un homme qui comprend un peu mieux le sens de celle-ci. Dieu est représenté dans le film par le soleil, ainsi que l'indique Mrs O'Brien à son fils ("C'est là que Dieu habite"), ce qui n'est pas le moindre des clichés du film.

 

Le film commence par une espèce de flammèche qui représente, à mon humble avis, l'âme de Jack, en lien plus ou moins étroit avec le Créateur (on entend régulièrement des vagues à ces instants), la voix off de Jack revenant parfois à ce moment. Cette flammèche revient tout au long du film, change régulièrement de structure, et le conclue. Elle marque la séparation entre les différents parties du film, parties que l'on peut résumer ainsi :

- l'introduction qui commence par l'annonce du malheur de la mort de RL, le cadet blond, probablement situé il y a une trentaine d'années. Elle est centrée sur les parents.

- le présent, où l'on voit Jack adulte, dans une probable crise existentielle, autour de la cinquantaine, se posant des questions sur sa vie

- le passé où il relit sa propre enfance et adolescence, qui compose l'essentiel du film

- l'accomplissement, où Jack comprend ce qui lui est demandé, fait le choix de la Vie et la conclusion qui en découle

Mon billet reprendra cette structure qui permet de coller au mieux au film. 

 

D'où plusieurs histoires dans l'histoire. Tout d'abord, celle des parents O'Brien avec leurs enfants, celle de Jack repensant à son passé, puis celle du même Jack, cette fois adolescent, traversant les vicissitudes de la vie. Les symboles qui traversent le film, et qui lui donnent sa cohérence, sont les suivants : l'arbre de vie, qui symbolise la vie du cadet, RL, porteur de grâce comme sa mère, le soleil, symbole de Dieu, la flammèche, et la voix de Jack en off. Les scènes se font écho les unes les autres au sein du film et les allusions à des références extérieures sont incessantes.

 

Avant d'aller plus loin, regardons la bande-annonce, qui nous permettra d'avoir une idée des scènes que je vais évoquer ensuite.

 


The Tree of Life (VOSTFR) - Bande-annonce HD...  

 

Si on prend garde aux paroles, la bande-annonce permet de comprendre rapidement le long-métrage.

 

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On remarquera tout d'abord que la narration du film respecte la structure du livre de Job, dont l'introduction est une référence évidente, deux versets de ce livre introduisant le film :

Où étais-tu quand je fondais la terre ? (...)

Alors que les étoiles du matin éclataient en chants d'allégresse, Et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ? (Job, 38; 4,7)

Il s'agit du moment où Dieu s'adresse à Job après qu'il n'ait cessé de jusfifier de sa bonne foi et de sa droiture face à ses amis. Il ne comprend pas et s'en prend à Dieu, qui lui répond ainsi. Le livre de Job est introduit par l'annonce du malheur, puis par une discussion progressive entre trois amis et Job, qui occupe le corps du texte (où il relit sa vie également) pour enfin se terminer par la protestation de Job de sa bonne foi, la parole de Dieu et la réhabilitation de Job. Cette structure du livre est reprise dans le film, Job étant représenté par Jack.

 

"Frère, Mère, c'est vous qui m'avez conduit à Lui."

Première phrase du film, prononcée par Jack, en off. Juste après, c'est Mrs O'Brien, sa mère, qui prend la parole, en évoquant le contraste entre nature et grâce, thématique tirée du chapitre 54 de l'Imitation de Jesus-Christ (et que Simone Weil a reprise dans la Pesanteur et la Grâce). Mrs O'Brien développe tout un descriptif de la grâce, en rappelant que la grâce est patiente, lente à la colère, discrète, charitable. Elle termine en disant que quoi qu'il arrive, elle lui restera fidèle. Si on met en rapport ces deux phrases de prologue, on comprend dès lors aisément que le frère et la mère sont les deux représentants de la grâce dans la vie de Jack. Ce que Malick n'aura de cesse de développer tout au long du film.

 

On annonce la mort de RL à sa mère, qui s'effondre. L'arbre est étique, probablement mort, le ciel est gris, le soleil caché. Des amis viennent tenir à la mère des paroles qu'ils croient réconfortantes ("La vie continue", "tu as d'autres fils", "il faut aller au-delà") mais qui ne font qu'accentuer la peine de la mère. Exactement comme dans le livre de Job. O'Brien regrette d'avoir été trop colérique envers son fils. Changement de chapitre.

 

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Lorsque Jack, la cinquantaine, se réveille, des images de plage et de sa mère, apparaissent et visiblement, le travaillent, ce qui l'incite laisser sa main sous l'eau, puis à allumer une bougie et à la contempler. La caméra s'attarde sur un arbre emprisonné dans du béton, signe de l'emprisonnement de la vie de Jack qui n'a pour le moment pas grand sens, malgré le fait qu'il vive dans le luxe et l'aisance. Alors qu'il est au travail, dans des buildings de verre et d'acier, des images de ce même Jack sur une plage et face à une porte, au milieu de nulle part sous un soleil resplendissant, apparaissent. Il recule, ne souhaitant pas franchir le seuil de cette porte. Pourtant, il entend la voix de son frère lui disant "Suis-moi". Cette porte est une référence claire à l'Evangile qu'il refuse alors de faire sien, et qu'il n'accepte qu'à l'issue du film. Son évolution entre ces deux moments n'est pas montrée, elle n'est que suggérée par la relecture de son enfance et adolescence, vue sous l'angle de la grâce.

 

 

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 Troublé par les pensées de son frère, il s'asseoit en haut d'un building, (cathédrale de verre et d'acier qui renvoient aux cathédrales naturelles que sont forêts et falaises, et qui reflètent le ciel magnifique) à contempler la vue, et à réfléchir. La voix de Jack adulte qui coure le long du film en off provient de ce moment. Il me semble qu'il s'agit ici de la temporalité principale du film.

 

Et quand la voix de Jack en off pose une question, qui généralement s'adresse à Dieu, Malick propose aussitôt sa réponse. Mais à la manière divine, pas à la manière humaine, c'est à dire jamais comme on l'attend, et parfois allégorique.

 

Ainsi, à l'intersection de ce chapitre et du suivant, Jack adulte pose une question concernant le Seigneur : "Où étais tu ?" Malick y répond par le récit de la Création, magnifiquement mise en image, se prolongant par la création de l'homme, représentée par la naissance de Jack, suivie de l'histoire de son enfance et adolescence. Malick suggère donc, sans y toucher, que Dieu était présent non seulement dans la Création, mais également durant toute sa vie, à laquelle Jack est en train de penser. A la même question posée par Jack enfant, Malick répond par une cour de récréation baignée de soleil où des garçons et filles jouent innocemment. Dieu là encore est proche, mais est également dans la rencontre avec l'autre. "Quand as-tu pensé à moi pour la première fois ?" La réponse vient de suite puisque l'on voit les parents O'Brien amoureux, plein de tendresse l'un envers l'autre, quelques instants avant la concrétisation charnelle de leur amour. Dieu a donc commencé à penser à Jack (si tant est que Dieu puisse "commencer" à penser à quelqu'un) au moment où ses parents se sont unis.

 

"Laisse-moi voir les choses comme toi tu les vois."

Tout le sujet du film.

 

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"Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. 

Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres."

Genèse 1:3-4

 

 

 

Extrait de la Création, vue par Terrence Malick. Le Lacrimosa est celui du Requiem de Preisner. (Le Lacrimosa est un couplet du Dies Irae, la séquence, le passage entre l'épitre et l'évangile, chantée lors d'une messe de Requiem, pour le repos des défunts.) Les larmes, évoquées par le Lacrimosa, dont il s'agit ici ne sont pas des larmes de tristesse, mais de joie. Ce qui renvoie bien évidemment au verset introductif du film.

 

Tous les détails de la Création suivent (lumière, étoiles, planètes, terre, eau). Un flash puissant fait penser au geste créateur de la vie. Viennent ensuite de longues scènes sur l'évolution. Puis vient le passage des dinosaures, à propos desquels beaucoup de critiques se trompent (on voit un vélociraptor, un redoutable chasseur carnivore, épargner un herbivore blessé). Il me semble que l'on peut voir ici la nature vivre en harmonie avec le Créateur, avant la Chute due au péché originel. Péché originel qui, me semble-t-il ne sera mis en scène que bien plus tard, lorsque Jack dira violemment "NON" à sa mère.

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Destruction des dinosaures, par une météorite, puis naissance de Jack : le bébé est dans une maison sous l'eau. Avec sa mère, en sirène montant vers la surface, qu'il lui faut suivre. Symbolique du liquide amniotique, du confort de la vie dans le sein de sa mère. Quelques scènes montrent O'Brien avec son fils dans les bras, avec les petits petons de son fils, ce qui m'a fait penser au symbole bien connu dans les milieux pro-vie.

 

Le bébé apprend les noms des animaux, les uns après les autres, renvoyant à Adam, à qui Dieu demande de nommer les animaux qui se présentent devant lui. Malick glisse même une allusion à Noé, le bébé jouant avec des animaux en bois sur une arche. Kaa, le serpent du livre de la Jungle est évoqué en même temps qu'une comptine de lapins où la mère raconte qu'il est interdit au lapin d'aller dans le jardin d'une voisine. Ce que d'ailleurs O'Brien interdit spécifiquement à Jack un peu plus tard. Malick voudrait nous présenter chaque verset de la Genèse, l'un après l'autre, qu'il ne s'y prendrait pas autrement. Oui, je sais, c'est facile à voir, encore faut-il l'avoir vu. 

 

Dés que RL nait, son père plante un arbre, avec l'aide de Jack. Si cet arbre de vie n'est pas le symbole de RL, je ne vois pas ce que c'est. 

La grâce est identifiée à la mère par deux jolies scènettes, celle avec ses pas de danse en apesanteur, près de l'arbre, et sous le soleil, avec le papillon avec lequel elle joue. O'Brien est fort, décidé, un vrai mâle américain, sûr de sa force et de son bon droit. Il pense que sa femme est trop gentille, voire naïve, qu'elle ne comprend rien à la vie, qu'il faut savoir s'imposer, se battre, ce qu'il apprend à ses fils. Les deux parents se différencient également par leur présence. Le père est dans l'action, la mère dans l'être. Cela se traduit par les deux réveils des enfants, l'un vigoureux, voire rude, pour le père, touchant et plein de tendresse pour la mère.

 

Vient maintenant la grosse critique que l'on peut porter au film sur les intentions du réalisateur. A trop vouloir marquer le trait pour bien souligner le contraste entre O'Brien et son épouse, la nature et les péchés, d'un côté, et la grâce, de l'autre, Malick en fait probablement un peu trop. En filmant la patience de la mère, qui est l'incarnation exacte des propos qu'elle tient dans les premières minutes du film, il en fait une complice passive des exigences tyranniques de son mari (au point qu'il exige que ses enfants l'appellent "Monsieur"). Un couple est une unité, aucun conjoint ne peut réaliser quoi que ce soit sans, au minimum, l'acceptation tacite ou inconsciente de l'autre. Or, si l'on prend le point de vue théologique, la grâce n'accepte pas la nature au sens strict, elle la transfigure, elle accepte ce qui existe, mais elle agit pour la modeler et la transformer, non pas pour la laisser faire plus ou moins passivement. La force est une des quatre vertus cardinales, or Mrs O'Brien apparait moins forte que passive, dans cette version du film. Il est fortement possible que dans le déroulé de ces scènes, Malick en dise moins sur son projet que sur sa vie personnelle et ses propres obsessions, reflet de celles d'O'Brien. Une vision plus réaliste, s'il avait souhaité identifier Mrs O'Brien à la grâce aurait été de montrer davantage l'opposition qu'elle ne pouvait manquer de développer face à la dureté de son mari, et qui normalement, devrait la choquer, si elle était vraiment l'incaranation de la grâce. On la voit réagir lors d'une brève scène, mais ce devrait être beaucoup moins fugace et éthéré.

 

Une tension se met progressivement en place qui se traduit, dans la mise en scène, par la disparition progressive de la grâce, ce qui est répété trois fois de manière on ne peut plus lourde :

- les enfants jouent sur des tombes, et l'une d'elle, magistrale, derrière laquelle se cache le cadet, porte le nom de "Gracy"

- dans le prolongement, ce même cadet s'allonge dans un anfractuosité, quasiment comme s'il était enterré

- enfin, la mère, symbole de la Grace, que l'on voit assoupie, en Belle au bois dormant

La conséquence se fait sentir de suite : un incendie se déclenche dans le voisinage. La musique reprend la mélodie du Lacrimosa, jouée de manière beaucoup plus triste. Vient donc le temps de la nature sans freins, du péché. Ce qui est une autre inexactitude théologique, car quelle que soit la situation, la grâce est toujours là, il ne tient qu'à nous de la saisir. A celui qui a beaucoup péché, il sera beaucoup pardonné. Mais on est dans un film, on ne va pas chipoter.

 

La tension trouve son aboutissement dans une scène impressionnante de la colère d'O'Brien. Alors qu'il fait une remarque sèche à son troisième fils, RL dit à son père de se taire. O'Brien est d'abord abasourdi de ce qu'il croit être de l'insolence et explose de colère. La première réaction d'O'Brien, l'effet de surprise passé, est d'enfermer Jack, qui n'a pourtant rien dit de toute la scène, afin d'éliminer celui qui lui ressemble le plus, qui pourrait réagir le plus violemment. Et il ne fait rien d'autre à RL que de le sortir de la maison, de l'écarter de sa vue, ce fils étant le portrait de sa mère, c'est à dire un reproche vivant et parlant de son comportement. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? O'Brien reproche alors à son épouse de monter ses enfants contre lui. Ce que l'on ne voit à aucun moment dans le film. Et pourtant, il a raison, car en privilégiant l'être, la sensibilité, Mrs O'Brien est un havre de paix qui attire ses enfants, qui les pousse à être, et non à agir, ce qui les met en contradiction flagrante avec leur père. Mais sa réaction d'écarter son cadet est logique car c'est parce que le pécheur a honte de sa faute qu'il élimine de sa vue ce qui représente la grâce.

 

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On remarquera également les contradictions d'O'Brien, qui dit exactement l'inverse de ce que préconise le sermon du pasteur (pasteur qui appelle à se reposer sur la seule chose qui ne passe pas, pendant que la caméra s'attarde sur le Christ), ses tentatives pour monter dans son entreprise qui se terminent mal. On n'oubliera pas les premiers émois sexuels de Jack, qui visite le jardin (secret) d'une voisine ce que sa mère et son père lui avaient explicitement interdit (en tant que bébé et enfant) auparavant. Sa mère l'attend au retour, baigné dans les rayons de soleil. L'échange de regards dit tout, entre la culpabilité de Jack, et le pardon accordé par sa mère. Vient donc le temps de la violence, associé à la vigueur sexuelle, où Jack fait le constat qu'il fait ce qu'il hait. Ce qui nous renvoie à St Paul « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais » (Romains, 7;15). Dans le prolongement, Jack écoute un autre enfant grâce à une boite de conserve reliée à une autre par un fil. Or l'autre enfant monte Jack contre les adultes : "Ils ne veulent pas nous laisser connaitre, ils ont peur de nous". Est-il vraiment besoin que je traduise cette symbolique du serpent dans le jardin d'Eden, dont l'enfant tient exactement les mêmes propos ? Ce qui se traduit rapidement par la consommation de la rupture entre lui et ses parents par un retentissant "NON"  que Jack crie à sa mère. Dans le jardin, se détache une tente, où il semble vivre, symbolique d'Adam rejeté par Dieu du paradis terrestre. Les scènes que j'ai du mal à comprendre, sont celles qui concernent le grenier, où il y entre après y avoir suivi sa mère, et qui me semblent être le reflet de l'inconscient de Jack. Malick filme d'ailleurs beaucoup les ombres.

 

"Pourquoi serai-je bon quand toi tu ne l'es pas ?" Questionnement qui s'adresse à la fois à Dieu et à son père. Et effectivement, il fait le mal. Ainsi lorsque Jack présente à son frère un fusil d'enfant dont il lui demande de boucher le canon, il n'hésite pas à actionner la gâchette pour lui faire mal (ce qui renvoie à une scène similaire où Jack lui présente de la même façon le corps en bois d'une la lampe électrique), on est dans la rivalité classique entre deux frères (Abel et Caïn), notamment au point d'orgue qui est la complicité musicale entre le père et le cadet, sous le regard jaloux de l'ainé (on se rappelle le sacrifice d'Abel qui est davantage agrée par Dieu que celui de Caïn). Et pourtant, bien qu'agressé par ce tir de fusil, RL ne cherche pas à se venger, ce qui évoque, là encore, le propos introductif de Mrs O'Brien, malgré la demande que lui fait son frère, rongé par la culpabilité d'avoir fait souffrir son frère. Regret aussi d'avoir joué avec lui, de ne pas lui avoir fait confiance, alors que son frère lui disait spécifiquement le contraire.

 

D'ailleurs, il suffit que Jack croise les mains, et adopte une attitude de prière, pour que RL le touche. Jack est donc littéralement touché par la grâce, ce qui a pour conséquence, dans le plan suivant, les jeux que Jack se prend à réaliser avec le petit brûlé, en lui donnant ses échasses en boites de conserves. La grâce en action illumine le monde et les autres. On comprend donc que tout dépend de la volonté de Jack. Il suffit qu'il se tourne vers l'intériorité pour que la Grâce agisse en lui, et qu'il fasse du bien autour de lui. Enfin, quand O'Brien se fait licencier, il comprend que ses enfants sont sa seule et unique vraie richesse, l'abre de vie est alors couvert de fleurs roses magnifiques, RL est complètement épanoui.

 

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Le soleil est blanc, froid, la terre est dévastée et s'aligne face l'astre. Il ne faut pas être grand clerc pour y voir une préfiguration de l'Apocalypse. Nous voyons des tombes, on entend le cantique funéraire de Tavener et le Requiem de Berlioz, mais à aucun moment, on ne voit la mort de Jack. La maison dans laquelle il dort renvoie à celle qui précède sa venue au monde. Sauf qu'il ne s'agit plus de la vie matérielle, mais de la vraie Vie. Eternelle, cette fois. Et là encore, il doit suivre sa mère, puis son frère. Sortir du confort bien douillet de sa vie proprette pour prendre le risque du dépouillement face au soleil, face à l'Eternel. 

 

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En fait, la porte étroite que Jack hésitait à franchir au début vient du verset de St Matthieu (7.13-14):

"Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui les trouvent."

Le tout sous un soleil radieux, le regard de Dieu. Il s'agit ici tout simplement du choix du chemin à prendre dans sa vie, celle du péché, ou celle de la grâce, de la vie divine. Tout le film prend sa pleine signification à ce moment. 

 

En parallèle, Mrs O'Brien est, malgré son sourire, à la peine. Pour elle aussi, la voie vers Dieu est difficile. Aidée donc d'une jeune amie de classe de Jack, Mrs O'Brien tient quelqu'un que l'on devine être son fils, RL, et dit "Je te le donne". Elle doit accepter le décès de son fils, pour l'offrir à Dieu. La jeune amie étant, pour moi, une représentation transparente de la Vierge Marie, celle qui est "pleine de grâces", la mieux à même de pouvoir l'aider dans cette offrande.

 

Se voyant plus jeune (il voit l'enfant qui est en lui), et sa mère au-delà, il finit par décider de franchir la porte, il arpente des chemins escarpés, exigus et difficiles, ce qui lui permet de rejoindre les autres sauvés et  de s'effondrer dans la boue face au soleil, ce qui là encore fait référence à une phrase qu'O'Brien avait dite avant "Un jour nous nous effondrons en pleurant, en comprenant tout". Il prend alors conscience du rôle joué par son frère et sa mère dans sa vie, qui n'étaient là que pour le changer et l'amener à Dieu. L'arbre de vie est au milieu, à une taille modeste, le soleil faisant face. Des enfants s'avancent. En tête, bien sûr (SI vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. St Matthieu 18 : 3). Un masque tombe, ce qui renvoie à un jeu d'ombres chinoises auquel O'Brien jouait avec Jack : faux-semblants, illusions, prétentions, péchés. Tout cela, Jack et son père doivent les laisser choir sous le regard divin pour se rejoindre dans la vérité. Et la lumière du soleil baigne cette famille qui connait ainsi la véritable communion.

 

 

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Retour dans le présent : Jack se met à sourire, ce qui ne lui était jamais arrivé dans cette temporalité en comprenant qu'il est baigné dans la présence de Dieu, que Dieu est là, avec lui, ne l'ayant non seulement jamais quitté, mais qu'Il est la cause de son retournement, de sa conversion. La dernière image avant la flammèche de fin est un pont filmé à contre-jour, un pilier cachant le soleil. Ce qui nous renvoie, là encore, à d'autres piliers mais qui montre également la présence de Dieu en filigrane de toute notre vie.

 

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Et maintenant un peu de théologie rapide. Ne connaissant pas grand-chose à la vision protestante, je me contenterai de reprendre ce que disent les catholiques. Qu'est ce que la grâce pour ces derniers ? "La grâce sanctifiante est le don gratuit que Dieu nous fait de sa vie, infusée par l’Esprit Saint dans notre âme pour la guérir du péché et la sanctifier."

On retire le mot péché pour le remplacer par le mot nature, et nous avons ici un bon pitch du film, sur sa portée symbolique.

 

Quelques autres précisions ne manquent pas d'intérêt si on les applique au film :

- La grâce est le secours que Dieu nous donne pour répondre à notre vocation de devenir ses fils adoptifs. Elle nous introduit dans l’intimité de la vie trinitaire.

 - L’initiative divine dans l’œuvre de la grâce prévient, prépare et suscite la libre réponse de l’homme. La grâce répond aux aspirations profondes de la liberté humaine ; elle l’appelle à coopérer avec elle et la perfectionne.

- Il n’y a pour nous de mérite devant Dieu que suite au libre dessein de Dieu d’associer l’homme à l’œuvre de sa grâce. Le mérite appartient à la grâce de Dieu en premier lieu, à la collaboration de l’homme en second lieu. Le mérite de l’homme revient à Dieu.

 

Si Malick était catholique, on pourrait dire qu'il tente de mettre le catéchisme en image, par le biais de cette métaphore de la grâce identifiée à deux personnages sur quatre. Dont le rôle est justement d'attirer les pêcheurs à Dieu. 

Il nous suit, nous contemple, nous regarde. Est présent partout, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, en filigrane de toute notre vie, caché derrière chaque élément de notre quotidien. Dieu profite des vicissitudes de notre existence pour s'introduire par effraction et nous retourner vers lui. Mais ça ne se fait qu'à une condition : celle de lui laisser ouverte notre porte, de décider de lui faire confiance, de ne pas laisser nos penchants nous emprisonner.

 

De ne pas laisser notre volonté, influencée qu'elle est par la nature, de faire obstacle à la grâce.

 

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Il est très intéressant de voir que Terrence Malick met en oeuvre, par ce film, une belle application des points sur lesquels insistent les Eglises protestantes, que sont la conversion, racontée dans ce film, le témoignage, qu'est cet ovni cinématographique, et l'autorité de l'Ecriture sur laquelle ne cesse de s'appuyer le réalisateur. Enfin, je remercie Fromage + dont le billet m'a donné envie de voir le film, mais également ceux qui m'ont permis de mieux le cerner, et notamment LL.

 

PS : On lira aussi la vision de Pierre Schneider qui apporte un éclairage intéressant.

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Rédigé par Polydamas

Publié dans #Entracte