Les franciscains et le libéralisme

Publié le 28 Avril 2009

Vu cet entretien passionnant (qui rejoint, dans l'idée, cet ouvrage) dans les Echos. Là encore, il y aurait quelques petites remarques à faire, mais on ne va pas bouder notre plaisir. On lira avec intérêt également, la revue de presse, en bas de cette page.



Enjeux-Les Échos, n°256, avril 2009, supplément au n°20398 de Les Échos du 3-4 avril 2009
   Giacomo Todeschini : « Marché, profit, valeur… Les Franciscains ont inventé le langage de l’économie moderne dès le XIIIe siècle. »
   propos recueillis par Pascale-Marie Deschamps

   Enjeux-Les Échos : Depuis Max Weber, on associe le succès du capitalisme à l’éthique protestante. Mais les Franciscains en auraient jeté les bases dès le Moyen Âge…
   Giacomo Todeschini : En 1904, Max Weber suggère en effet que le protestantisme a développé une éthique financière fondée sur la prédestination : l’« esprit du capitalisme » résulte d’un choix religieux, le succès économique est une preuve du salut. Mais à son époque – il meurt en 1920 –, la doctrine économique des ordres mendiants, à l’exception des écrits de saint Thomas d’Aquin, n’était pas connue, ni leurs textes édités. On redécouvre saint Bernardin de Sienne dans les années 1950. Ce célèbre Franciscain du XV-XVI siècle a écrit un véritable traité sur les contrats et le prêt sur gages. Dans les années 1970, il est encore considéré comme une sorte de « primitif » de l’analyse économique. En réalité, sa pensée est profondément enracinée dans une tradition économique franciscaine déjà formalisée au XIIIe siècle. Cela étant, il est très clair pour Max Weber que le discours économique de la société occidentale est très proche de celui de la théologie chrétienne. Massimo Amato, économiste de l’université Bocconi (Milan), parle même encore aujourd’hui de l’économie politique comme d’une « science théologique qui s’ignore en tant que telle » (L’Énigme de la monnaie, à paraître). Ce lien transcendance-capitalisme est en effet capital pour comprendre l’attachement de la majorité des Occidentaux au marché, au-delà de son utilité individuelle ou collective et des profits vérifiables et réels qu’il produit.

   Comment les Franciscains, un ordre mendiant, en sont-ils arrivés à concevoir ce qui allait devenir le langage de l’économie moderne ?
   L’ordre franciscain, fondé par saint François d’Assise, qui rédigera la règle de l’ordre en 1241, « découvre » le marché et l’échange avec la nécessité de mettre en pratique une règle qui prescrit la pauvreté comme critère de vie quotidienne juridiquement rationnel. Cette pauvreté évangélique envisage la privation comme une forme d’usage des biens énonçable juridiquement. L’échange des biens leur permet d’évaluer cette notion subjective qu’est la nécessité. La valeur des choses, et donc leur prix, leur apparaît alors comme une quantité qu’on doit calculer pour distinguer le nécessaire du superflu.
   Le traité sur les contrats du franciscain Pierre de Jean Olieu (vers 1294) se présente ainsi comme une théorie de la valeur-prix des biens commercialisables et de la valeur-prix du travail des hommes. Le marché devient l’espace social par excellence dans lequel on peut et l’on doit contracter et calculer la valeur relative des choses et des hommes. Ce qui fait de l’école franciscaine une sorte de laboratoire à la fois économique et mystique.

   En somme, les Franciscains légitiment le commerce, l’artisanat et surtout la banque et le profit, à la condition qu’ils servent un « bien collectif » ?
   L’échange profitable est en effet admis et valorisé s’il est mis au service de la société chrétienne avançant sur la voie du salut. La pauvreté et le refus de toute thésaurisation improductive entraînent les Franciscains dans une logique d’appréciation des valeurs en tant que ces valeurs circulent. Apprendre l’art de l’évaluation, c’est-à-dire de l’échange profitable, et le pratiquer (en s’enrichissant ou en se privant) manifeste l’appartenance au monde de ceux qui reconnaissent le mystère du Christ : richesse infinie dans un corps pauvre et mortel. Les monnaies et l’argent sont à la fois des objets réels et virtuels : il faut savoir s’éloigner de l’argent tangible pour apprendre à calculer la valeur monétaire des choses, en prévision d’une utilité sociale et collective future.
   Le discours économique franciscain n’est pas une découverte abstraite des lois de l’économie moderne, mais plutôt le début d’un langage occidental du marché et du profit construit avec la syntaxe théologique du salut. L’économie se révèle comme la dimension dans laquelle on vérifie l’appartenance civique et la compétence politique des sujets aspirant à participer à la communauté, au « bien commun ».
   Sur cette base, entre les XIVe et XVe siècles, les Franciscains affirment la rationalité du prêt public et fondent les monts-de-piété. La ville médiévale, puis l’État chrétien, deviendront par la suite les théâtres d’un marché dans lequel on définit la valeur des choses et des hommes.

   L’État providence et la justice sociale seraient-ils les avatars séculiers du mont-de-piété et de la justification de l’enrichissement de quelques-uns à condition qu’ils contribuent au bien de la communauté ?
   L’État providence est la conséquence institutionnelle d’un discours très ancien qui définit la richesse en termes d’attribut du pouvoir des « élus ». Le marché, d’un côté, et l’État providence, de l’autre, traduisent en termes modernes et bourgeois (oublieux de leurs antécédents linguistiques et symboliques) la dialectique entre marchés en tant que manifestation de la puissance des États, et protection élargie par cette puissance aux fidèles incapables de participer au progrès du corps civique.

   Quel statut et quel rôle occupent donc le marchand et le banquier dans la société des Franciscains ?
   Le marchand, c’est-à-dire l’expert des échanges et de la valeur, devient un acteur emblématique de la vie sociale et religieuse : son aptitude à évaluer et à calculer (pour son profit personnel aussi) fonde la capacité à distinguer le nécessaire du superflu, qui doit caractériser les chrétiens en général. Le profit du marchand découle de son intelligence, reconnue par la majorité des contractants, à comprendre le « vrai » prix du marché dans la fourchette des probabilités. En complément d’une compétence en matière de pauvreté, l’école franciscaine définit ainsi une aptitude des professionnels du marché à manier la richesse. Cette découverte a pour conséquence fondamentale une nouvelle définition du crédit et de la productivité de l’argent. Dès lors que celui-ci appartient à des marchands reconnus comme « fidèles » par les théologiens de la pauvreté, il a un prix (à la différence de l’argent « inutile » et stérile de l’usurier) et le banquier peut, à certaines conditions, l’anticiper, le prêter à intérêt, le faire fructifier. Le marchand devient légitimement banquier si son argent est déclaré utile à la communauté chrétienne.

   Que sont devenus aujourd’hui la place, le rôle et l’éthique des banquiers ?
   Le banquier, voire le professionnel de l’économie financière, encadré par la banque (institution charismatique s’il en est) assume de l’ancien modèle franciscain un charisme qui le définit comme expert des jeux du marché et implicitement du bonheur social. Mais, à la différence du marchand-banquier des Franciscains, il n’est plus fidèle qu’à lui-même, c’est-à-dire à l’idée d’une croissance infinie et indéterminée de la richesse dont il est l’administrateur et/ou le propriétaire. La confiance que les gens ont en lui dépend désormais de la certitude – historiquement compréhensible mais qui n’est plus fondée sur une expérience réelle – que le banquier est le représentant laïc de la communauté économique et, donc, le garant d’une socialité quotidienne fondée sur les échanges grands ou petits, proches ou lointains, entre voisins ou entre inconnus.

   En quoi tes Franciscains et leurs successeurs éclairent-ils ta crise générale du crédit et de ta confiance dont souffre aujourd’hui ta planète ?
   Cette crise de confiance dans le marché – provoquée par la dépréciation brutale des investissements des individus – procède de la croyance de la majorité des Occidentaux (et des non-Occidentaux qui ont pris le marché occidental pour modèle d’organisation politique) dans le charisme économique des initiés aux mystères du marché. La globalisation a transformé le marché de la ville et des États en une arène totalement libre, c’est-à-dire en un espace contrôlé par des « experts » incontrôlables. La foi/confiance dans la capacité d’évaluation des marchands « fidèles » est graduellement devenue une fois dans la capacité magique d’entrepreneurs et financiers inconnus et invisibles. D’où cette contradiction dramatique, à laquelle on aboutit, entre une idée de marché et de finance civique (garantie, croyait-on, par les fonctionnaires de la banque d’à côté ou par le ministre qu’on voyait sur la place de la ville, du village et à la télé) et une réalité, découverte peu à peu, de marchés financiers totalement incompréhensibles et trompeurs. Le familier/fiable s’est révélé étranger, autre, infidèle.

   Les Franciscains ont fondé le « capitalisme » en séparant très clairement ceux qui étaient dignes de foi des autres. Quelle est aujourd’hui la version séculière de cette séparation à partir de laquelle on pourrait « refonder » le capitalisme ?
   La « refondation du capitalisme » sur des bases éthiques demeurera une utopie si par capitalisme on entend une recherche du profit individuel et collectif déterminée par un marché organisé autour d’une fiabilité totalement arbitraire et subjective, c’est-à-dire sanctionnée librement par les sujets économiques les plus forts et les plus violents.
   Dans cette perspective, classiquement libérale, qui n’a pas encore été vraiment rediscutée à la lumière de la crise actuelle, on peut exclure du cercle de la crédibilité, voire du droit de connaître le fonctionnement effectif des jeux économiques, donc de participer à la redistribution de la richesse, chaque individu ou groupe économique qui n’est pas « élu » à participer au marché par l’autorité de ceux qui le font en le possédant. Cette participation ou exclusion ne dépend pas aujourd’hui, comme chez les théologiens du Moyen Âge, d’une participation à un système de valeurs, à une culture, mais plutôt du fait d’être fort ou faible, d’appartenir à la société sans frontières des économiquement puissants ou, au contraire, à la majorité de ceux qui ignorent totalement ou partiellement les secrets des liturgies financières.

   Si l’économie ne doit plus être sous la loi des plus forts et des mieux initiés, quel système de valeurs/droit/culture peut-il l’encadrer ? On ne va tout de même pas mettre un Franciscain derrière chaque banquier américain, saoudien, chinois ou européen…
   Ce ne serait pas une solution, en effet. L’hypothèse théologique franciscaine du marché était fondée sur l’idée d’une séparation claire et visible entre l’espace productif de la fidélité et l’espace stérile des « autres ».
   L’univers financier globalisé et autoréférentiel d’aujourd’hui établit que la force est la seule forme d’appartenance civique et d’identité, ou encore de fidelitas. Dans cet univers, il n’y a pas les « autres », les « infidèles », mais seulement des victimes. Pour en sortir, il faudrait reconnaître enfin le droit des gens à participer aux richesses du monde selon leurs besoins et nécessités. Un marché éthique n’est possible qu’à cette condition.

   Si saint François d’Assise et saint Bernadin de Sienne avaient assisté au G20 à Londres, qu’auraient-ils dit ?
   On pourrait imaginer un petit dialogue de ce genre :
   — Français d’Assise : « Souvenez-vous qu’ici on discute du sort de la fraternité humaine dont nous faisons ou devrions tous faire partie. »
   — Bernardin de Sienne : « Faites d’abord la distinction entre économie productive, et donc éthique, et économie improductive, c’est-à-dire immorale. Ensuite, demandez-vous quel type de communauté vous voulez édifier. »

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Histoire

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L. Cheron 03/05/2009 21:44

A Athelstan (dont le commentaire aurait peut-être plus sa place ici qu'à la suite de la communication "1er mai") :

Les apôtres n'étaient certes pas des «armateurs» - et par ailleurs le lac de Tibériade n'est pas la Pacifique - mais les fils de Zébédée étaient de véritables entrepreneurs : ils employaient des salariés (Marc, 1 20) et avaient constitué une société avec saint Pierre (Luc, 5 10). L’affirmation selon laquelle le capitalisme - c’est-à-dire l’entreprise privée d’économie de marché - serait «l’exploitation de l’homme par l’homme» (Marx) - est un argument polémique qui n’appartient pas à la doctrine de l’Eglise. 
On commet souvent un contre-sens sur la «pauvreté évangélique», trop vite utilisé pour défendre un anti-économisme, qui hélas a conduit des contempteurs du christianisme à ironiser sur cette Eglise qui aimerait tellement les pauvres qu’elle chercherait à les multiplier.

L. Cheron 28/04/2009 20:18

"L’économie se révèle comme la dimension dans laquelle on vérifie l’appartenance civique et la compétence politique des sujets aspirant à participer à la communauté, au « bien commun »."C'est la révolution médiévale, enracinée dans le christianisme, sans doute une des clefs du décollage économique de l'occident visible à partir des temps modernes. "La révolution urbaine qui a eu lieu entre le XIe et le XIIIe siècle a remis, après une longue éclipse, les villes au centre de l'histoire. (...) la voie qui conduit des débuts du second millénaire jusqu'à nos jours peut-être jugée (...) relativement linéaire : cette-fois ci, l'histoire avait  pris une route qui ne se briserait pas "(A. Schiavone, L'histoire brisée, La Rome antique et l'Occident moderne).Comme l'a aussi montré M. Finley (L'économie antique), les Anciens (Grecs ou Romains) n'ont jamais su s'élever à une conceptualisation de la production et du commerce d'ordre général. Sous le philosophe, le seul idéal social est le citoyen, et parmi eux l'évergète, suffisamment riche et oisif (le fameux otium, la fameuse scholè) pour se dévouer à la politique. Le seul travail digne est celui de la terre, et encore la dignité vantée du libre  geôrgios relève-t-elle en grande partie d'une espèce de snobisme nostalgique prompt à stigmatiser la "décadence" des nouveaux riches ou des fils de familles abandonnés au luxe qui éloigne de la virilité et du dévouement civique. Bref, le bon (kalos kagathos) citoyen antique  est d'abord un gentleman farmer. La production artisanale, le commerce, sont des activités nécessaires mais un peu honteuses, dignes d'esclaves ou d'aigrefins. On connaît le mot d'Aristote (Politique) selon lequel l'esclave ne serait pas utile si la navette du métier à tisser se mouvait d'elle même. Pour Cicéron, un commerçant prospère est d’abord un menteur (Des offices). Il est enfin significatif aussi que chez les Anciens, l' "économie" (oikonomia) soit simplement la gestion du foyer (oikos), de la maisonnée, du domaine (c'est l'enseignement de L'économique de Xénophon).Le christianisme bouleverse cette mentalité, d'abord par le mythe (au sens noble du terme) biblique de la création. D'une part les faits de la nature ne sont plus des dieux, ce que la philosophie antique n'avait jamais réussi à faire prévaloir... du fait soit qu'elle s’évertuât à recenser ces dieux mystérieux (Varron), soit qu'elle ne les prît pas en compte du tout, leur laissant leur domaine. La philosophie se conjugue enfin au religieux avec le christianisme. D'autre part, a contrario des théogonies et cosmogonies païennes, la volonté divine a créé un univers rationnel. L'homme, lui-même créé à l'image de Dieu, est invité à comprendre, s'approprier et faire fructifier cet univers débarrassé des vieux mythes païens inhibiteurs. Le christianisme est la première religion rationnelle (J. M Carrié, L'Empire romain en mutation, ch 6).Ensuite le christianisme est la religion de l'incarnation. De même que le Christ a eu soif, au faim, a été fatigué (avant comme après sa résurrection : Mt 21, Lc 24, Jn 4 & 21), l'homme chrétien est un "totus homo" qui doit s'élever vers Dieu tout entier, - corps et âme plus solidaires que jamais" (J. Baschet, L'iconographie médiévale). C'est Hugues de Saint-Victor, au XIIe siècle, intégrant les arts mécaniques aux traditionnels trivium et quadrivium des arts libéraux hérités de l'antiquité tardive.Enfin, dans l'organisation sociale, c'est la renaissance de la ville, noeud de production et d'échanges, mais greffée sur la vitalité de la seigneurie banale et foncière d'où tout est parti : parce que dans "l'ordre seigneurial" (D. Barthélémy) - qui n'est pas "l'anarchie féodale" - le pouvoir s'exerce à son plus fort niveau d'efficacité, le détenteur du pouvoir politique, du "ban", peut dégager une accumulation monétaire, et protéger le marchand dont le bourg va naître à l'ombre du château (c'est le réseau de nos villes moyennes actuelles, jusqu'au niveau des sous-préfectures) ou de l’abbaye.

La voix 28/04/2009 19:00

Merci, Polydamas, pour cette interview très interessante. La grandeur intellectuelle du Moyen Age finira bien par être reconnue de la majorité, ah mais !

aquinus 28/04/2009 15:05

Merci Polydamas, très intéressant.//On ne va tout de même pas mettre un Franciscain derrière chaque banquier américain, saoudien, chinois ou européen…//alors ça c'est une idée qu'elle est bonne! je n'y avais pas pensé.Plus sérieusement on comprend parfaitement à la lumière de cet entretien ce que sont les idées chrétiennes devenues folles. Il y avait un but commun, une économie du salut chrétienne qui seule a permis d'élaborer ce mode capitaliste aussi complexe. Personne n'en était exclu a priori, certains en étaient exclus parce qu'ils n'en partageaient pas le but. Comment contribuer à la richesse commune quand on n'est pas d'accord sur ce à quoi on la destine, à savoir la gloire de Dieu et l'édification de son peuple??Toute richesse, toute économie, toute fête, toute culture participe d'un culte et ce culte, lorsqu'il est universel et non sacrificiel ne peut être que chrétien. Lorsque l'on est d'accord sur ce but peut se déployer l'extraordinaire complexité du monde occidental.La réponse de Giacomo Todeschini aux dernières questions n'est pas convenable. On dirait qu'il prend la tangeante, qu'il ne veut pas mettre les pieds dans le plat et parle d'éthique et de valeurs communes. La bonne réponse aurait été: il faut détruire la société séculaire moderne, dénoncer les Lumières comme hérétiques et tout rendre à Dieu. Une fois que l'axis mundi aura été rétabli alors on reparlera économie, puts, options et taux d'intérêt. Ca changera quoi? ça changera qu'un marchand, càd un connaisseur des vrais prix, càd un trader par exemple, qui la joue solo et cesse de communier se verra comme le nez au milieu de la figure et alors ses patrons n'auront plus aucun scrupule pour l'excommunier et le sortir de la place de la bourse, lui disant: "retourne dans la rue et redeviens productif, tu as cessé de communier et de pouvoir prétendre à la connaissance du juste prix". Avec en prime, un bon coup de pied au cul.