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Publié le 18 Octobre 2006


La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857.

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Rédigé par Polydamas

Publié dans #Littérature

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Publié le 2 Octobre 2006

On poursuit les révisions, avec les premiers poèmes des romantiques français.

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent,
Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

Alphonse de Lamartine, Le lac, Méditations Poétiques, 1820.

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Rédigé par Polydamas

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Publié le 22 Septembre 2006


Pour le plaisir, les 100 lignes de Sacha Guitry:

Messieurs, je suis touché, très touché mais confus,
plus confus que jamais encore je ne le fus.
Ô certes, je vous remercie d’avoir voulu m’admettre aujourd’hui parmi vous,
mais cependant je vous avoue que je ne me sens pas très à ma place ici.

Il faut être sincère, quand on m’a dit "Venez à Janson-de-Sailly
pour fêter son anniversaire", eh bien! Messieurs j’ai tressailli.
Venir à Janson-de-Sailly me joindre aux gloires de l’école
et prendre la parole,
il m’a paru vraiment que c’était bien osé,
bien téméraire et j’ai failli me récuser.

On insista, je suis venu, mais en tremblant,
car enfin pour moi c’est troublant de me trouver ici, veuillez en convenir.
Est-ce pour me punir ou pour me rajeunir, qu’on m’a si gentiment demandé de venir ?
Non, ce n’est pas pour me punir
et tout à coup je crois deviner la raison qui vous fait m’accueillir
et qui m’autorise à m’asseoir
parmi ceux dont cette maison peut aujourd’hui s’enorgueillir,
il vous fallait un repoussoir
et vous ne pouviez pas en trouver un meilleur,
je suis le paresseux parmi les travailleurs,
je suis la couleuvre, le loir, parmi les abeilles et les fourmis,
je suis l’oison parmi les aigles,
enfin chez vous, Messieurs, je suis l’exception qui confirme la règle.

Donc, je vous en conjure, admettez mon émoi
et bien que ces regards qui sont posés sur moi
me semblent indulgents, en vérité, Messieurs, je tressaille en songeant
que l’un de vous pourrait peut-être s’aviser de m’interrompre en me disant
"Savez-vous enfin les sous-préfectures du département de la Côte-d’Or ?"
Or voyez d’ici ma torture, obligé d’avouer "Non, Monsieur, pas encore..."

Mais poursuivons notre discours,
je n’ai passé dans ce lycée qu’un temps très court,
huit ou dix jours. J’étais pressé,
j’en avais encore onze à faire, vous pensez...
oui, onze encore,
j’en ai fait douze en treize années, convenez que c’est un record...

A ce propos, Messieurs, je veux vous signaler l’injustice du sort,
le lycéen parfait, celui-là qui n’a fait qu’un seul collège dans sa vie,
on le convie au banquet des anciens élèves du lycée,
évidemment où sa jeunesse s’est passée.

Mais, ça ne lui fait jamais qu’un seul repas par an,
un seul hélas, puisqu’il n’a fait qu’un seul lycée,
tandis que moi, que de partout l’on a chassé,
exemple déplorable et terreur des parents,
moi, j’ai douze repas par an qui me sont assurés.

Mais, j’abrège, n’ayez aucune inquiétude,
dès lors que vous connaissez, Messieurs, mes habitudes.
Je ne reste jamais longtemps dans un lycée.
Cette fois-ci vous n’aurez pas à m’en chasser.

J’y suis resté huit jours, il y a quarante ans :
encore une minute et je vais être loin. Vous le voyez, je reste ici de moins en moins longtemps.

Celui qui m’a chassé, mon Dieu ! je le revois,
j’entends sa voix
comme si c’était hier,
il rappelle un peu Monsieur Thiers,
il est debout, très irrité, il s’énerve, s’emporte
et me montre la porte
en me disant : "Sortez ! vous aviez à faire cent lignes,
vous n’avez pas voulu les faire, c’est indigne
et vous ne rentrerez ici, vous m’entendez,
que lorsque vous aurez fait vos cent lignes, sortez !"

Eh bien ! Messieurs, je les ai faites, il disait vrai ce bon vieillard
et puisque de Janson vous célébrez la fête et m’en ouvrez les portes,
mes cent lignes les voici donc, je les apporte
avec quarante ans de retard.

Sacha Guitry

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Rédigé par Polydamas

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