Publié le 22 Juin 2013

"On va vous donner tout ce qu'on a !"

Après Dance me to the end of love introduisant le concert, Léonard Cohen fait cette promesse au public français réuni à Bercy. Le moins que l'on puisse dire est qu'il a tenu parole. 3h30 de concert élégant, raffiné, blagueur. Il y chante la grande majorité de ses tubes : I'm your man, Suzanne, First we take Manhattan, Everybody knows, Ain't no cure for love (ma préférée), Lover lover lover, Who by fire (texte largement inspiré d’une prière du Yom Kippour), Amen, The Future (avec son antienne maintes fois reprise : Repent ! - Repentez-vous !), So long Marianne.

Léonard Cohen revisite tous les thèmes de la musique avec ses chansons et ses solistes. L'ambiance navigue entre les feux de veillée ashkénaze, la guitare espagnole, la valse viennoise (Take this Waltz nous emmène en Autriche le temps d'une valse rapide et enlevée), la prière, Anthem (“There is a crack in everything, that's how the light gets in.”), le chant d'amour Hallelujah, célèbre pour sa reprise par Jeff Buckley, qui donne un avant-goût du paradis, et la country (Heart with no companion étonnamment plus rythmée que dans la version album)

Légère surprise avec une chanson entièrement en français la Manic. Saluons la performance de chanter dans cette langue, mais celle-ci est davantage destinée au public québécois qu'au public français chez qui elle n'évoque rien. Plus parlante, la chanson The Partisan, évoquant la Seconde Guerre Mondiale qui a réveillé les foules parisiennes.

A 78 ans, l'homme au feutre démontre une fois de plus qu’il a gardé bon pied, bon œil. Ce qu'il démontre par une gestuelle scénique très atypique. Tour à tour agenouillé, martial (Democracy), et gambadant, tel un gamin, à grandes enjambées sur scène, il y prend visiblement beaucoup de plaisir pour notre plus grande joie. Accolant et saluant ses musiciens talentueux qu'il n'hésite pas à laisser chanter ou jouer en soliste donnant droit à de grands moment de musique.

Globalement, le public parisien avait un peu de mal avec les chansons de son dernier album, ce sont ses grands succès des années 80 qui avaient le meilleur accueil, ce qui est dommage, le dernier album affichant une maturité et une profondeur rarement vue. Et on lui pardonnera son allusion ésotérique sur le sigle de sa tournée, deux cœurs entrelacés, un œil trônant au milieu.

Vient ensuite sa chanson qu’on pourrait qualifier de testament, Going Home :

I love to speak with Leonard
He’s a sportsman and a shepherd

He’s a lazy bastard
Living in
a suit

But he does say what I tell him
Even though it isn’t welcome
He just doesn't have the freedom
To
refuse

I want him to be certain
That he doesn’t have a burden
That he doesn’t need a vision
That he only has permission
To do my instant bidding
Which is to say what I have told hi
m
To repeat

Going home
Without the sorrow
Going home
Sometime tomorrow
Going home
To where it’s better

Than before

I love to speak with Leonard
He’s a sportsman and a shepherd
He’s a lazy bastard
Living in
a suit

55 ans de carrière, 12 albums, 5 ans en tant que moine bouddhiste, des chansons innombrables et cet élégant crooner a le culot de se qualifier de "lazy"...

 

PS : Quelques vidéos pour un aperçu du concert : ici et . La page recensant les meilleures vidéos de la tournée vaut également le détour. On peut trouver le concert quasi complet sur Youtube.

PS 2: Comme je l'ai déjà indiqué par le passé, rien de mieux, pour appréhender la portée des paroles de Léonard Cohen que cet article de Slate.

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Rédigé par Polydamas

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Publié le 14 Mai 2013

L'Annonciation est, dans l'Église, l'événement fondateur de l'Évangile. C'est le moment où Jesus-Christ est conçu dans le sein de la Vierge par l'Esprit Saint. L'Évangile racontant l'histoire du Christ, il est bien naturel que le début de son histoire soit celui de sa conception, et que l'Église accentue le message autour du Christ.

Cependant, il n'y a pas que le Christ, il y a aussi la Vierge pour qui cet événement est d'une importance capitale. Mais on ne se rend pas suffisamment compte à quel point, l'Église ne l'évoquant pour ainsi dire jamais. Ainsi, si je devais caricaturer l'enseignement de l'Église sur les jeunes années de la Vierge, ce serait de dire que la Vierge nait, elle est préservée du péché originel, présentée au Temple, et à l'adolescence, une fois avec Joseph, paf !, un ange apparait, grande joie, que votre volonté soit faite, et roulez jeunesse. Cette vision des choses, articulée autour du Christ, et non de la Vierge, est beaucoup trop courte et schématique. Courte et schématique parce que cette vision donne l'illusion que des très grandes joies peuvent arriver sans qu'elles aient fait l'objet d'une maturation, d'une progression, d'un tiraillement, d'un apprentissage, voire même, de douleurs extrêmes pour la personne concernée, ici la Vierge.

Or, plusieurs sources concordent pour dire qu'il est fort probable que la situation n'a pas été aussi simple qu'il n'y parait, que non, l'ange n'est pas apparu par hasard, que le processus a commencé bien avant. Ces sources sont la tradition orale et les visions de certains mystiques. Elles sont évidemment à appréhender avec le discernement qui convient (d'ailleurs, nul n'est obligé de croire ce qui suit) mais la concordance de ces éléments permet de comprendre le sens méconnu de l'Annonciation.

Vu sous ce nouvel angle, l'histoire est la suivante :

Une fois née, préservée de toute marque du péché originel, la Vierge fait très rapidement le souhait de se consacrer au Temple de Jérusalem pour être la plus proche possible de Dieu. Elle y rentre très tôt, alors qu'elle est encore enfant. Là, elle fait un vœu de virginité que Dieu, avec lequel elle dialogue en continu, reçoit et accepte. De plus, elle souhaite rester sa vie entière au Temple, consacrée à Dieu, mais ce souhait ne reçoit aucune confirmation quelconque de la part de Dieu, comme celui concernant la virginité. Malgré tout confiante, elle continue à prier. Mais quelques temps plus tard, à l'adolescence, coup de tonnerre, le grand-prêtre du Temple lui dit qu'elle doit partir, à l'encontre de tous ses désirs les plus chers, mais et c'est là une des clés de compréhension, en accord, semble-t-il, avec la tradition juive de l'époque. Elle, pleine d'humilité, mais la mort dans l'âme, accepte le sort qu'on lui réserve et obéit. C'est Joseph qui est désigné pour l'épouser. Une fois fiancée, la Vierge lui indique qu'ils ne peuvent pas se toucher, étant liée par son vœu de virginité à Dieu. Son mari accepte. Et quelques temps plus tard, l'Annonciation intervient, transcendant ses tourments. Elle est la mère du Sauveur, mais reste Vierge.

Ce qui est intéressant dans cette histoire est de constater que l'Annonciation, loin d'être un événement introductif pour la Vierge, est, en fait, une sorte de Pâques/Pentecôte*, une conclusion donnant un sens au maelström d'incompréhensions et de douleurs vécues juste auparavant. Mais un sens complétement inattendu et à contrepied total de ce qu'elle pensait initialement. Et qui est, dans le même temps, une ouverture phénoménale sur l'avenir et l'espérance. Ce qui est généralement le signe que Dieu s'occupe de nous.

Si nous reprenons le fil, les incompréhensions sont importantes et conséquentes :

- elle voulait rester toute sa vie au Temple, cette espérance est réduite à néant. Elle est obligée de faire ce sacrifice par humilité, elle l'accepte. De lâcher prise sur ses désirs les plus intimes et de faire confiance à ce qu'on lui dit, malgré une volonté contraire. Formidable douleur.

- elle fait un vœu de virginité qui la met en porte-à-faux avec la situation maritale qui lui tombe dessus. Reste plus qu'à espérer que son mari acceptera cet état de fait, ce qui est, tout de même, peu probable.

- elle savait par vision que le Messie arrivait bientôt, et souhaitait être la servante de la Mère du Messie. Elle était tellement humble qu'elle n'avait pas compris que la Mère du Messie, c'était elle.

Sur tous ces points, la Vierge, malgré son humilité, et sa grande sagesse, ne cesse de se faire contrer par le réel. On a l'impression de voir le mot de Pascal en action à propos de Dieu parlant de l'homme: "S'il se vante je l'abaisse, s'il s'abaisse je le vante et le contredis toujours. Jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible". Remplacez le mot "vante" par "désire", et on y est.Botticelli, l'Annonciation. 1489

Tous ces éléments sont rapportés par la tradition orale, qui se concrétise notamment par les nombreux évangiles apocryphes traitant du sujet (Evangile de la Nativité de Marie, Proto Evangile de Jacques, Histoire de la nativité de Marie, entre autres). Les détails et les personnages changent, les circonstances ne sont pas toujours les mêmes, mais l'idée de fond demeure à chaque fois : Marie rentre au Temple, puis en sort. Ce que l'Eglise a validé par l'instauration de la fête de la Présentation au Temple de la Vierge, le 21 novembre, puis par la fête de l'Annonciation, le 25 mars.

Même chose chez les mystiques. Marie d'Agreda rapporte que le choc de l'annonce de son départ du Temple fut si violent qu'elle en serait morte si elle n'avait pas eu une grâce particulière divine pour la maintenir en vie à cet instant précis. Ce qui donne une autre mesure à la prophétie de Syméon "Un glaive te transpercera le cœur", lors de la Présentation du Christ au Temple. Marie a déjà frôlé la mort à la sortie du Temple, et là, on lui dit que c'est mineur par rapport à ce qui l'attend ensuite avec son Fils. Tu parles d'une veine. Anne-Catherine Emmerich, quelques siècles après la mystique espagnole, dit globalement la même chose.

En fait, le désir de Marie, vivre avec Dieu au Temple est complétement légitime, ce qui semble relativement cohérent avec le fait d'être préservée du péché originel. On pourrait dire que Dieu bénit cette envie en la laissant y entrer. Mais elle est irréaliste parce qu'il fallait un miracle pour que les juifs ne l'en fassent pas sortir. En effet, il semble que dans la tradition juive, les vierges consacrées au Temple ont un statut inférieur aux femmes mariées, et ont donc vocation à être épousées après un certain temps passé au Temple. Ainsi les évangiles apocryphes évoquent quelques noms de prétendants potentiels.

Last but not least, après l'Annonciation, la Vierge part rapidement rejoindre sa cousine Elisabeth qui l'accueille en reconnaissant qu'elle est enceinte. Ce passage est également très important. Pourquoi ? Parce qu'il garantit à la Vierge que la révélation qu'elle a reçue au moment de l'Annonciation est avérée et se traduit dans le réel. Et c'est une fois cette confirmation faite par une autre femme que le Magnificat, chant de louanges inspirée du cantique d'Anne, sort de la bouche de Marie. C'est à ce moment qu'elle remercie, et pas avant. C'est un point important parce qu'il montre que l'on ne peut pas se satisfaire du spirituel uniquement, que le spirituel, pour être vrai, doit TOUJOURS être adjoint du matériel, de sa traduction concrète, le spirituel pouvant être une création ex-nihilo de l'esprit. C'est le rôle d'Elisabeth que de rassurer sa cousine avant même qu'elle n'ait ouvert la bouche.

On remarquera d'ailleurs que la Vierge vit les deux événements les plus difficiles dans les deux vocations principales. En tant que consacrée, elle est jetée hors du Temple, ne comprenant pas ce qui lui arrive. Sa vocation, du reste tout à fait légitime, est en quelque sorte, reniée. Première douleur. Et en tant que mère, elle voit son Fils unique mourir sous ses yeux. Deuxième douleur. Par deux fois, elle est secouée au plus intime de son être. Et pour couronner le tout, sous la Croix, son Fils la nomme Mère de l'univers. Chose à peine concevable pour un humain, induisant une responsabilité effrayante. D'où l'idée que la Vierge est l'être humain ayant le plus souffert sur cette terre après le Christ.

Le moins que l'on puisse dire est que si Dieu nous aime infiniment, il a tout de même une  manière tout à fait particulière de nous le montrer : le contre-pied. Tout l'enjeu étant de l'accepter, en sachant qu'il est voulu pour notre plus grand bien.

 

* Pâques : Toutes les choses prennent du sens chez les catholiques autour de Pâques. Mais ça n'est compris qu'après.

Pentecôte : Le moment où toutes les choses prennent du sens pour les apôtres n'est ni Pâques, ni l'Ascension, où ils étaient encore à se demander quand ils allaient faire sortir l'occupant romain (1er chapitre des Actes des Apôtres), mais lors de la Pentecôte. Où tout l'histoire s'éclaire d'un jour radicalement nouveau et inattendu.

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Rédigé par Polydamas

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Publié le 5 Mars 2013

Le 28 février, en même temps que le pape, Daniel Darc s'en allait. Pour rappel, c'est lui qui a écrit ce petit bijou :

 

 

Version live, et toujours un peu déjantée, comme souvent avec lui, ici.

Autre chanson notable "Je me souviens je me rappelle".  

 

 

"Je me souviens je me rappelle
… une croix trop lourde pour moi
Un bois qui pèse et m'écartèle
Pourtant comme j'aimais cette croix"

 

 

Ou encore :

 

 

"J'irai au paradis parce que c'est en enfer que j'ai passé ma vie."

 

Ciao Daniel.

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Rédigé par Polydamas

Publié dans #Disparitions

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