(…)-Tu y vas, toi, à la fête de départ de Gérard ?
- Je sais pas trop. Bon il m’a envoyé le faire part, mais j’ai plus grand chose à lui dire. Ca me gêne un peu ces soirées où les futurs partants prennent le premier plan.
- Ouaah c’est normal, attends, t’en feras autant.
- Non, non, je sais pas… je verrai…
-C’est juste une soirée d’adieux. Pas prise de tête. Après il fait le truc intime truc avec les proches, la famille, pour le départ, juste quelques-uns qu’il a choisi.
- ‘tin, moi j’aurais peur qu’on m’envoie chier pour ce genre de truc, que des gens refusent. Y a plus que ceux qui attendent l’héritage qui y vont. Et les curieux. Non, franchement le discours
côté “je décide de tout, même de la date, je maitrise, j’adore la vie et maintenant j’adore la grande aventure qui se prépare” pfff, après avoir tout merdé dans leur vie, ils essayent
tous de se rattraper là dessus. Mais c’est vrai, j’ai assisté à plusieurs départs, y’en a que pour la famille proche, et toujours les mêmes trucs chiants..
-Gérard c’est différent, il a un cancer, quand même.
-Ouais, c’est vrai. Mais il imite les sliders [ndla : ceux qui partent sans être malades ni physiquement ni mentalement] quand même, le côté festif, tout ça. Comme si, même le cancer
il l’avait prévu, planifié, pour cacher sa trouille. Il joue même au duel !
- Au quoi ?
- Tu sais là, ceux qui testent la douleur, pour voir, et quand c’est trop dur, ils partent, comme un défi, voir si ils tiennent jusqu’au bout..
- Tu veux dire jusqu’à ce qu’ils claquent ?
- Hihihi. Ben ouais, mais en général il partent tous avant la naturelle..C’est surtout pour se rendre intéressant..Au final, on en sait pas plus sur ce qu’ils ressentent
vraiment comme douleur, c’est con à dire, mais voilà, quoi
- Et ça me rappelle, tu te souviens, Marie ?
- La bonasse de chez Corpax ?
- Ouais, et ben , sa mère, bon, quand elle morte, elle voulait pas dire ce qu’elle laissait, à qui, comme héritage, y’avait gros, ben la famille, l’ont pas voulu la laisser passer
avant de savoir qui avait quoi, du coup, il ont fait durer, et y parait qu’ils ont payé le doc pour qu’il l’assiste jusqu’à la naturelle, à l’ancienne !
- Putain c’est dégueulasse ! …En même temps, elle l’a cherché, la vieille… C’est quoi ces combines avec le blé, elle pouvait pas être plus transparente ? Y’en a vraiment qui font chier jusqu’au
bout …
- Ben, c’était une vieille, tu sais, elle faisait ça pour être entourée, même hypocritement.
- Tu vois où en est ? Ils ont tous la trouille, nom de dieu ! C’est pas la douleur qui leur fait peur, c’est le gouffre, le mystère, le néant, personne ne veut être seul pour ça !
- Ouais, peut-être, mais enfin, ils ont le choix, c’est mieux qu’avant, quand même !
- Vas dire aux vieux pauvres sans famille de l’hôpital public, comment qu’on les pousse à dégager. Y’en a qui gueulent, tout ça, mais non seulement tout le monde s’en fout, mais la plupart, ils
se résignent, ils le font, alors qu’ils sont comme les sliders, pas malades, rien, enfin, pas de souffrance, juste ils coûtent cher, on les fait culpabiliser.
- Mais on les obligent pas !
- Pas vraiment. Mais comme ils sont seuls, tu vois, et qu’ils se sentent inutile, à en crever justement, le doc leur dit avec du miel que ça serait bien, pour la société tout ça et hop,
ils dégagent. Mais au final, c’est très étrange, parce que dégager les fait se sentir utile comme un sacrifice et ça annule leurs peurs. Sont peut-être les plus heureux de tous à
partir. Ça a du sens pour eux.
- Hin ! T’es con !
- J’te jure. Mais il parait qu’il y en a qui partent sans aides
-De quoi?
-Sans aides, quand ils peuvent encore bouger, tout ça, ils montent sur le toit et ils sautent, ou ils s’ouvrent les veines..
-Bouarkk ! Ch’ais pas comment ils font. Pourquoi ils font ça d’abord ? Alors qu’on leur offre le départ !
- Peut-être qu’ils veulent être seul, un truc comme ça, au moins une fois dans leur vie...
- Pfff ! Ça devrait être interdit de partir comme ça tout seul, sans assistance…Société de merde….vraiment, quoi..y’a encore beaucoup de travail pour que les gens admettent le
mourir-ensemble..encore trop de ces individualistes barbares... *
Samedi 3 mai 2008
C’est à un curieux voyage que nous invite le Dr Sacks dans ce qui fut l’un des best-sellers de la vulgarisation médicale. Divisés en quatre parties Pertes, Excès,
Transports et Simples d'esprit, ce livre est une présentation des pathologies les plus bizarres et significatives qui peuvent affecter l’être humain, dans le domaine de la neuro-psychologie.En premier lieu, nous est présentée l’histoire d’un homme analysant son environnement de manière complètement analytique, sans la capacité d’établir un seul jugement, tel un ordinateur. Ce qui donne l’occasion de situations pour le moins cocasses, si elles n’étaient pas aussi dramatiques. L’homme est incapable de reconnaitre en un gant autre chose qu’une « surface continue repliée sur elle-même dotée de cinq excroissances de tailles différentes » et quand on lui en demande l’utilisation, il pense à un porte-monnaie. Parfaitement capable de jouer aux échecs, il est cependant dans l'incapacité totale de reconnaitre les gens autour de lui autrement que par des petits détails lui permettant d'identier à qui il a affaire. Exactement comme un ordinateur.
Autre cas qui illustre la grande complexité du corps humain, une femme qui a perdu la proprioception. Ce terme barbare recouvre tout simplement le sens de l’appropriation de son propre corps. Ce qui donne lieu à de curieuses scènes chez ceux qui ont perdu ce sixième sens. Ainsi, des patients vont tenter d’éjecter la jambe qui se trouve dans leur lit, et qui pour eux, ne leur appartient pas, et qui vont même, pris de panique, se demander où est passée leur vraie jambe. Ils sont contraints, pour faire le moindre geste, de suivre le membre qu'ils commandent avec les yeux afin de le contrôler. Par exemple, si cette femme ne suivait pas des yeux sa main prenant un couteau, il pouvait lui arriver de serrer ce couteau jusqu’au sang, sans s’en rendre compte.
Mais c’est aussi un livre d’espoir et de vie, qui montre que le handicap lève peut-être des barrières, mais que l’humain, via divers trucs et astuces, peut arriver à franchir. Témoin ce vieillard ayant perdu le sens de l’équilibre et marchant complètement penché sur la droite. Prenant conscience de son état en regardant un miroir, il inventa peu après des lunettes lui permettant de vérifier l’horizontalité de sa démarche, l’aidant ainsi à se corriger. On a aussi l'exemple d'un homme chez qui l'odorat était devenu celui d'un chien, extraordinairement développé, parvenant à sentir chez ses interlocuteurs, la peur, le désir, etc.
On découvre aussi que certains simples d'esprit, comme Rebecca, se transforment lorsqu'ils sont, par exemple, sur une scène de théatre, exemple qui fait penser à un acteur comme Vincent Lindon, dont les tics sont connus dans la vie courante, mais qui disparaissent totalement dès qu'il est devant une caméra qui tourne. Preuve que l'art peut transcender la technique, que si un handicapé est incapable de compter ou d'analyser, il peut néanmoins posséder une fibre artistique à nulle autre pareille.
Vous ferez donc connaissance avec les aphasies, les agnosies, les amnésies, les autistes. Sur ces derniers, on sait à quel point la vie avec eux peut être difficile, mais également peut être riche en joie, même si ils demeurent dans un monde à part. On a découvert récemment que les trisomiques étaient les personnes les plus adaptées pour établir une communication et donner des consignes aux autistes. Preuve qu'il y a un langage, des formulations, des manières d'être que nous ne partageons pas. Sacks évoque leur sensibilité et leurs moyens de communication qui peuvent nous faire sentir ironiquement, que ce sont nous, êtres à peu près rationnels et sensés, qui sommes les handicapés.
Alors, bien sûr, c’est de la vulgarisation, qui a 20 ans d’âge, les spécialistes trouveront toujours quelque chose à reprocher à ce livre. Reste que pour le grand public, il sagit d'un livre fondateur dans la découverte de la neuro-psychologie et de la complexité du cerveau. Après l'avoir lu, vous ne regarderez plus les handicapés de la même façon.
par Polydamas
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