L'autre versant de l'Annonciation

Publié le 14 Mai 2013

L'Annonciation est, dans l'Église, l'événement fondateur de l'Évangile. C'est le moment où Jesus-Christ est conçu dans le sein de la Vierge par l'Esprit Saint. L'Évangile racontant l'histoire du Christ, il est bien naturel que le début de son histoire soit celui de sa conception, et que l'Église accentue le message autour du Christ.

Cependant, il n'y a pas que le Christ, il y a aussi la Vierge pour qui cet événement est d'une importance capitale. Mais on ne se rend pas suffisamment compte à quel point, l'Église ne l'évoquant pour ainsi dire jamais. Ainsi, si je devais caricaturer l'enseignement de l'Église sur les jeunes années de la Vierge, ce serait de dire que la Vierge nait, elle est préservée du péché originel, présentée au Temple, et à l'adolescence, une fois avec Joseph, paf !, un ange apparait, grande joie, que votre volonté soit faite, et roulez jeunesse. Cette vision des choses, articulée autour du Christ, et non de la Vierge, est beaucoup trop courte et schématique. Courte et schématique parce que cette vision donne l'illusion que des très grandes joies peuvent arriver sans qu'elles aient fait l'objet d'une maturation, d'une progression, d'un tiraillement, d'un apprentissage, voire même, de douleurs extrêmes pour la personne concernée, ici la Vierge.

Or, plusieurs sources concordent pour dire qu'il est fort probable que la situation n'a pas été aussi simple qu'il n'y parait, que non, l'ange n'est pas apparu par hasard, que le processus a commencé bien avant. Ces sources sont la tradition orale et les visions de certains mystiques. Elles sont évidemment à appréhender avec le discernement qui convient (d'ailleurs, nul n'est obligé de croire ce qui suit) mais la concordance de ces éléments permet de comprendre le sens méconnu de l'Annonciation.

Vu sous ce nouvel angle, l'histoire est la suivante :

Titien, Présentation de la Vierge au Temple. 1538.

Une fois née, préservée de toute marque du péché originel, la Vierge fait très rapidement le souhait de se consacrer au Temple de Jérusalem pour être la plus proche possible de Dieu. Elle y rentre très tôt, alors qu'elle est encore enfant. Là, elle fait un vœu de virginité que Dieu, avec lequel elle dialogue en continu, reçoit et accepte. De plus, elle souhaite rester sa vie entière au Temple, consacrée à Dieu, mais ce souhait ne reçoit aucune confirmation quelconque de la part de Dieu, comme celui concernant la virginité. Malgré tout confiante, elle continue à prier. Mais quelques temps plus tard, à l'adolescence, coup de tonnerre, le grand-prêtre du Temple lui dit qu'elle doit partir, à l'encontre de tous ses désirs les plus chers, mais et c'est là une des clés de compréhension, en accord, semble-t-il, avec la tradition juive de l'époque. Elle, pleine d'humilité, mais la mort dans l'âme, accepte le sort qu'on lui réserve et obéit. C'est Joseph qui est désigné pour l'épouser. Une fois fiancée, la Vierge lui indique qu'ils ne peuvent pas se toucher, étant liée par son vœu de virginité à Dieu. Son mari accepte. Et quelques temps plus tard, l'Annonciation intervient, transcendant ses tourments. Elle est la mère du Sauveur, mais reste Vierge.

Ce qui est intéressant dans cette histoire est de constater que l'Annonciation, loin d'être un événement introductif pour la Vierge, est, en fait, une sorte de Pâques/Pentecôte*, une conclusion donnant un sens au maelström d'incompréhensions et de douleurs vécues juste auparavant. Mais un sens complétement inattendu et à contrepied total de ce qu'elle pensait initialement. Et qui est, dans le même temps, une ouverture phénoménale sur l'avenir et l'espérance. Ce qui est généralement le signe que Dieu s'occupe de nous.

Si nous reprenons le fil, les incompréhensions sont importantes et conséquentes :

- elle voulait rester toute sa vie au Temple, cette espérance est réduite à néant. Elle est obligée de faire ce sacrifice par humilité, elle l'accepte. De lâcher prise sur ses désirs les plus intimes et de faire confiance à ce qu'on lui dit, malgré une volonté contraire. Formidable douleur.

- elle fait un vœu de virginité qui la met en porte-à-faux avec la situation maritale qui lui tombe dessus. Reste plus qu'à espérer que son mari acceptera cet état de fait, ce qui est, tout de même, peu probable.

- elle savait par vision que le Messie arrivait bientôt, et souhaitait être la servante de la Mère du Messie. Elle était tellement humble qu'elle n'avait pas compris que la Mère du Messie, c'était elle.

Sur tous ces points, la Vierge, malgré son humilité, et sa grande sagesse, ne cesse de se faire contrer par le réel. On a l'impression de voir le mot de Pascal en action à propos de Dieu parlant de l'homme: "S'il se vante je l'abaisse, s'il s'abaisse je le vante et le contredis toujours. Jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible". Remplacez le mot "vante" par "désire", et on y est.Botticelli, l'Annonciation. 1489

Tous ces éléments sont rapportés par la tradition orale, qui se concrétise notamment par les nombreux évangiles apocryphes traitant du sujet (Evangile de la Nativité de Marie, Proto Evangile de Jacques, Histoire de la nativité de Marie, entre autres). Les détails et les personnages changent, les circonstances ne sont pas toujours les mêmes, mais l'idée de fond demeure à chaque fois : Marie rentre au Temple, puis en sort. Ce que l'Eglise a validé par l'instauration de la fête de la Présentation au Temple de la Vierge, le 21 novembre, puis par la fête de l'Annonciation, le 25 mars.

Même chose chez les mystiques. Marie d'Agreda rapporte que le choc de l'annonce de son départ du Temple fut si violent qu'elle en serait morte si elle n'avait pas eu une grâce particulière divine pour la maintenir en vie à cet instant précis. Ce qui donne une autre mesure à la prophétie de Syméon "Un glaive te transpercera le cœur", lors de la Présentation du Christ au Temple. Marie a déjà frôlé la mort à la sortie du Temple, et là, on lui dit que c'est mineur par rapport à ce qui l'attend ensuite avec son Fils. Tu parles d'une veine. Anne-Catherine Emmerich, quelques siècles après la mystique espagnole, dit globalement la même chose.

En fait, le désir de Marie, vivre avec Dieu au Temple est complétement légitime, ce qui semble relativement cohérent avec le fait d'être préservée du péché originel. On pourrait dire que Dieu bénit cette envie en la laissant y entrer. Mais elle est irréaliste parce qu'il fallait un miracle pour que les juifs ne l'en fassent pas sortir. En effet, il semble que dans la tradition juive, les vierges consacrées au Temple ont un statut inférieur aux femmes mariées, et ont donc vocation à être épousées après un certain temps passé au Temple. Ainsi les évangiles apocryphes évoquent quelques noms de prétendants potentiels.

Last but not least, après l'Annonciation, la Vierge part rapidement rejoindre sa cousine Elisabeth qui l'accueille en reconnaissant qu'elle est enceinte. Ce passage est également très important. Pourquoi ? Parce qu'il garantit à la Vierge que la révélation qu'elle a reçue au moment de l'Annonciation est avérée et se traduit dans le réel. Et c'est une fois cette confirmation faite par une autre femme que le Magnificat, chant de louanges inspirée du cantique d'Anne, sort de la bouche de Marie. C'est à ce moment qu'elle remercie, et pas avant. C'est un point important parce qu'il montre que l'on ne peut pas se satisfaire du spirituel uniquement, que le spirituel, pour être vrai, doit TOUJOURS être adjoint du matériel, de sa traduction concrète, le spirituel pouvant être une création ex-nihilo de l'esprit. C'est le rôle d'Elisabeth que de rassurer sa cousine avant même qu'elle n'ait ouvert la bouche.

On remarquera d'ailleurs que la Vierge vit les deux événements les plus difficiles dans les deux vocations principales. En tant que consacrée, elle est jetée hors du Temple, ne comprenant pas ce qui lui arrive. Sa vocation, du reste tout à fait légitime, est en quelque sorte, reniée. Première douleur. Et en tant que mère, elle voit son Fils unique mourir sous ses yeux. Deuxième douleur. Par deux fois, elle est secouée au plus intime de son être. Et pour couronner le tout, sous la Croix, son Fils la nomme Mère de l'univers. Chose à peine concevable pour un humain, induisant une responsabilité effrayante. D'où l'idée que la Vierge est l'être humain ayant le plus souffert sur cette terre après le Christ.

Le moins que l'on puisse dire est que si Dieu nous aime infiniment, il a tout de même une  manière tout à fait particulière de nous le montrer : le contre-pied. Tout l'enjeu étant de l'accepter, en sachant qu'il est voulu pour notre plus grand bien.

 

* Pâques : Toutes les choses prennent du sens chez les catholiques autour de Pâques. Mais ça n'est compris qu'après.

Pentecôte : Le moment où toutes les choses prennent du sens pour les apôtres n'est ni Pâques, ni l'Ascension, où ils étaient encore à se demander quand ils allaient faire sortir l'occupant romain (1er chapitre des Actes des Apôtres), mais lors de la Pentecôte. Où tout l'histoire s'éclaire d'un jour radicalement nouveau et inattendu.

Rédigé par Polydamas

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Ajax 07/01/2014 13:45

Cet article est instructif mais dommage qu'il se conclue par "l'idée que la Vierge est l'être humain ayant le plus souffert sur cette terre après le Christ" qui est positivement ridicule. Déjà ce serait bien difficile à mesurer, et ensuite dans votre article la Vierge apparaît comme le sujet d'un destin et non comme la matière première d'un processus : cette souffrance là, celle de l'homme qui n'est même plus sujet, est totalement éludée par le parcours de la Vierge. En ce sens, on peut dire qu'elle s'en sort bien !

Polydamas 11/01/2014 13:26

L'idée que la Vierge est la personne ayant le plus souffert sur la terre après le Christ n'est pas une idée intellectuelle, mais théologique. Elle vient de l'idée que la Vierge a été étroitement associée à la Passion de son Fils, qui a pris sur Lui l'intégralité des péchés et/ou des souffrances vécues sur cette Terre. C'est en ce sens que je dis que la Vierge a le plus souffert, c'est un point de vue complétement théologique. Il n'y a donc pas d'idée de "mesure" à ce sujet. On a donc tout à fait le droit d'estimer que cette idée est ridicule d'un point de vue plus réaliste.
Pour le reste, je ne partage pas votre point de vue, c'est justement le but de tout homme de comprendre en quoi il est le sujet d'un destin justement, même pour le SDF abandonné par tous, dans la rue. C'est une croyance que j'ai, et on a le droit, là encore, de ne pas être d'accord. En outre, la Vierge, au moment de la sortie du Temple, lorsqu'elle ne sait pas de quoi son avenir sera fait est probablement dans cette position d'objet que vous dénoncez, tout ce sur quoi elle avait parié s'étant écroulé. La souffrance de l'homme qui n'est même plus sujet, elle a donc eu certainement une petite idée de ce que ça signifiait.