Un extrait de Volkoff...

Publié le 7 Février 2007


Volkoff ne fait que reprendre ce qu'on connaissait déjà, via 1984, mais la fin est des plus intéressantes...


LA REVOLUTION ET « LE MOUVEMENT »

 

Extraits du livre de Vladimir Volkoff « Le retournement », Julliard / L’Age d’Homme, 1979.

Un major du KGB explique ce qu’est le communisme à une femme « Russe-blanc » travaillant pour les services français et censée le « retourner » …

Ch. 16

 

Vous croyez que le communisme, c’est quoi ? « Le pouvoir aux bolcheviks plus l’électrification des campagnes ? » Vous croyez que l’Etat, rendu inutile par l’égalité et la justice sociale généralisées, se desséchera sur pied et tombera en poussière un beau matin ? Vous croyez qu’alors « tous les hommes seront heureux » et « toutes les femmes accoucheront sans douleur » ?

Vous croyez que cela ne peut manquer d’arriver, mais aussi qu’il est bon d’ajouter du charbon dans la chaudière pour que ça arrive plus vite ? Bref, vous avez lu Etat et Révolution ?

[…]

- Avez-vous jamais réfléchi au mot bolchévik ? commença Popov. Pour l’anecdote, il signifie « majoritaire au congrès  social-démocrate de 1903 », mais  sans compter que la majorité semble avoir été, par bonheur, truquée, faut voir plus profond. Staline - vous pouvez me dénoncer à l’ambassadeur pour avoir cité le vieux père - a dit : « Bolchevisme et léninisme sont une seule et nième chose. »  Ostrovsky attire notre attention sur le mot, qui est musclé, dense : on y mord bien. Pour moi, c’est un mot de couleur rouge foncé, tirant sur le brun ; un mot pesant, qui évoque l’artillerie de gros calibre et l’industrie lourde. Un mot comme bombardier, comme marteau-pilon. Un mot qui fait peur et chaud on même temps. Petit garçon, je ne rêvais qu’à ça avoir le droit de dire « Je suis bolchevik ». J’y rêvais plus et mieux qu’un cadet à l’épaulette, qu’un petit télégraphiste américain aux milliards de Carnegie. J’ai suivi la filière : pionniers, konisa, candidature au Parti, l’examen où l’an étale son âme sur la table d’opération... J’ai reçu mon billet. Ça y était. Vous n’êtes qu’une petite Occidentale pourrie si vous vous imaginez un instant que j’ai été déçu. Au contraire : l’initiation a dépassé mues espoirs. Quand je me suis regardé dans la glace, que j’ai tendu le doigt et que j’ai dit « Voilà un bolchevik! », j’ai senti que je m’étais majoré moi-même. Seulement, dans l’entre­temps, j’avais appris, progressivement, le vrai sens du mot. Un bolchevik, ce n’est pas un protecteur de la veuve et de l’orphelin, comme vous le croyez, ni un lutteur contre les forces d’ombre, comme je l’avais cru moi-même, ni un prolétaire plus conscient. ni un économiste plus averti, ni un prophète plus éclairé, ni un dialecticien plus logique. Ces représentations qui sortent les unes des autres sont comme nos poupées russes : toutes â limage de la vérité, la serrant de plus en plus étroitement, donc toutes vraies. Et pourtant, toutes fausses, jusqu’au moment où on atteint la dernière, celle qui ne s’ouvre plus, le noyau sous la chair, la particule infis­sible, la vérité vraie. J’avais voulu devenir bolchevik, je l’étais, mais ce n’était pas ce que je pensais, c’était mieux, infiniment mieux.

[…]

J’en ai pleuré. Je n’ai pas honte.

Il redevint grave, tira sur ta cigarette :

- Bolchevik, cela ne veut pas dire celui qui a la majorité, mais celui qui en veut toujours plus. De majorité et d’autre chose. Quand il atteint B, il vise C, et ainsi de suite. Les imbéciles nous accusent de changer de visage comme eux de chemise ; ils ne comprennent pas que notre visage, c’est précisément cela : le changement. Le bolchak, c’est la grand-route, et le bolchevik, c’est celui qui a enfilé la grand-route. On nous accuse d’opportunisme, c’est accuser le soleil de briller. Quand on avance, le paysage est bien forcé de changer. C’est pour cela que Lénine est le plus grand génie de tous les temps : c’est parce qu’en réalité il n’y a pas de léninisme. Marx est encapsulé dans le marxisme, Engels dans la dialectique ; ils peuvent être dépassés ; Lénine souffle où il veut. Il a écrit Etat et Révolutionn, mais il a aussi organisé la terreur, et il a aussi organisé la NEF. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité. C’est difficile à comprendre, c’est quelquefois amer à digérer, mais une fois qu’on a accepté, c’est magnifique. La vérité, c’est ce que je trouve dans mon journal d’aujourd’hui. Celui d’hier ment, toujours. Celui d’au­jourd’hui dit la vérité, toujours. C’est pour cela que la Pravda s’appelle la Pravda. La vérité est notre pain quotidien a nous autres bolcheviks, et de même que vous ne vous nourrissez pas des croûtons d’hier, nous refusons nous aussi le pain perdu de l’histoire. S’il n’y a pas de vérité, nous pouvons poser la nôtre. C’est exprès que je ne dis pas « la mienne ». Le moi existe peine, le nous se fait sentir, le nous, c’est déjà une majoration, c’est déjà un bolchevisme. On a eu tort d’ôter le flot bolchevik de l’étiquette du Parti : cela fait croire à certains que le bolchevisme est une forme de marxisme, alors que c’est le contraire. « On ne peut devenir bolchevik qu’après avoir enrichi sa mémoire de tous les biens élaborés par l’humanité. » Lénine. La seule vérité, c’est l’addition. Pas ce qu’on ajoute, l’action d’ajouter. Quiconque se soustrait à l’histoire est soustrait de l’histoire. Parce que la seule vérité, c’est l’histoire, cette addition permanente. A chaque nouvel échelon gravi, on se trouve un peu plus grand. C’est cela, être bolchevik : c’est devenir plus grand.

[…]

Chaque instant qui fait clic nous rapproche du but que nous n’atteindrons pas, comme l’hyperbole l’axe : c’est précisément là notre grandeur qui vous échappe, à vous autres, et à une bonne part de nos propres doctrinaires. Nous ne nous nourrissons pas du beaucoup, comme vos gros-pleins-de-soupe, mais du davantage. Les bourgeois se moquent de notre vision du paradis sur terre. Ils ont raison. Notre paradis est aussi ridicule que leur âge d’or. Le paradis est impossible, ce qui est possible, c’est la progression. Pas le progrès, la progression. Nous ne sommes pas la somme, nous sommes l’addition, vous comprenez cela ? Nous ne sommes pas affectés du signe : nous sommes le signe +. C’est le signe + que nous portons sur notre drapeau, déguisé en marteau et en faucille parce que le siècle est au folklore et au romantisme.

« Vous pensez que ça m’intéresse vraiment, le bonheur du peuple ? Que j’y crois vraiment, à la noblesse du travail ? Le peuple, je l’ai flairé d’assez près : si vos intellectuels qui se lamentent sur le sort des classes populaires avaient passé autant de journées que moi sur des chantiers, autant de nuits que moi dans des baraquements, ils ne s’attendriraient pas autant. Tout peuple a le sort qu’il mérite : ce sont les séquelles lacrymogènes du christianisme qui ont mis à la mode les jérémiades populistes. Pauvres petits moujiks barbus. Sales koulaks réactionnaires, oui. Mais tant mieux : toutes les eaux sont bonnes pour notre moulin. Vous n’avez jamais remarqué qu’il n’y a pas plus sélectif, pas plus élitiste, comme ils disent, c’est-à-dire pas plus aristocrate que nous ?

[…]

 Trotski était un arriéré mental : il voulait faire la guerre aux bourgeois. A quoi bon ? Les bourgeoisies mûrissent-pourrissent d’elles-mêmes. Leurs intelligentsias-termites les grignotent par intérieur, leur apprennent à ne pas s’aimer. Or, qu’est-ce qu’une  collectivité qui ne s’aime pas ?

[…]

 

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Littérature

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