Les Lumières ont-elles inventé les libertés ?

Publié le 8 Janvier 2007



Alors que je marchais dans Paris, le fou rire m'a saisi, du fait de cette affiche du Nouvel Obs, en vente ces dernières semaines. Tout le monde peut y lire la phrase suivante, en sous-titre: "Quand la France inventait les libertés"

Rien qu'à lire cela, on perçoit déjà le sérieux du dossier, sachant que ces libertés n'ont pas manquées d'être baignées dans le sang jailli de la guillotine. D'ailleurs, sur la page citée plus haut, Louis XVI n'est désigné que par "Capet". On sent l'amabilité. Pour prendre un exemple récent, je n'ai pas vu ce même journal qualifier Saddam d'une injure similaire, alors qu'ils se sont pourtant élevés contre sa mise à mort.

Dans le même temps que le Point, qui nous a fait le coup avec la Renaissance, le Nouvel Obs réitère une couverture sur l'une des périodes considérées comme la plus faste de l'histoire de France. Inutile de dire que cette vision, que ce soit sur la Renaissance ou les Lumières, qualificatifs qu'on pourrait facilement remettre en cause, n'a rien d'avérée.

En effet, l'éclat ou le prestige que l'on a tendance à accorder à ces siècles provient de puissantes évolutions commencées bien auparavant, durant des périodes, que l'on ne cherche à mettre plus en avant. C'est le cas pour la Renaissance, dont certains historiens cités dans le magazine, en contradiction avec la couverture, avouent qu'elle a commencé lors de la mise au pas des féodaux, c'est à dire au XIIIème siècle avec Philippe Auguste, brillamment relayé ensuite par Louis XI.

Quand au siècle des Lumières, bien mal nommé, voilà ce qu'on peut lire dans des livres d'histoire sérieux. Je me contenterai de citer Historiquement Correct (Editions Perrin), de Jean Sévillia, dont vous pouvez lire une critique loin d'être partisane ici, que je ne peux que vous enjoindre à vous procurer.


Tout d'abord, évoquons, la pauvreté des paysans:

Pierre Goubert a montré dans sa Vie Quotidienne des paysans français au XVIIeme siècle (1982), la grande diversité au sein de la paysannerie, de la richesse à la grande pauvreté. Comme dans toute l’Europe, les aléas climatiques, l’absence de moyens de stockage, la pratique de la jachère ou les difficultés de la communication forment autant d’éléments qui peuvent provoquer des années de disette. Gaxotte souligne, dans le siècle de Louis XV, que « Louis XV n’a pas régné sur une France misérable, mais sur une France en pleine prospérité »


Puis le mode de gouvernement.

Le roi gouverne, mais pas seul. Six hommes ont rang de ministres : le chancelier, le contrôleur général des Finances et les quatre secrétaires d’Etat […] Le Conseil du rois est composé d’environ cent trente personnes, réparties en quatre sections de gouvernement. Beaucoup d’actes royaux sont des arrêts du Conseil présentés sous forme de lettre patente. D’abord préparés par les spécialistes, ils ont donné lieu à délibération. II en est de même lorsqu’un ministre présente une loi de son ressort: le texte est discuté, puis reçoit l′aval du roi, et doit ensuite être contresigné par le ministre. […] Saint-Simon détestait Louis XIV. Dans ses Mémoires, il note pourtant qu’en cinquante-quatre ans de règne personnel, le roi n’a outrepassé que six fois les souhaits de la majorité du Conseil.
Le roi est seul souverain. Il bute néanmoins sur les innombrables barrières au-delà desquelles son pouvoir est impuissant. La société d’Ancien Régime est communautaire. Corps royaux, provinciaux, coutumiers, municipaux, professionnels, corps savants (universités, académies), corps de marchands, communautés d’arts et de métiers, compagnies de commerce et de finance, chambres de commerce, compagnies et collèges d’officiers, corps des auxiliaires de la justice : tout est corporatif, au sens large. Or le roi ne peut empiéter sur les droits, privilèges et coutumes de ces corps. « La France était hérissée de libertés, a écrit Funck-Brentano. Elles grouillent, innombrables, actives, variées, enchevêtrées et souvent confuses, en un remuant fouillis. »


Pas mal pour un roi, dont on ne cesse de répéter que la devise était: "L'état, c'est moi !" Et moi qui pensait naïvement qu'avant 1789, notre pays baignait dans l'obscurantisme...

Dans certaines provinces, observe Michel Antoine, les sujets du roi pouvaient naître, vivre et mourir sans avoir directement affaire a l′Etat. » En principe, le monarque est tout-puissant. En pratique, l′Etat possède un champ d’action limité, un grand nombre de questions d’intérêt public n’étant pas de sa compétence. Jean-Louis Harouell ne craint donc pas d’affirmer que l′Etat, de nos jours, est plus directif que sous l′Ancien Régime : « La plus libérale des démocraties actuelles est bien plus absolue que la monarchie dite absolue. En effet, l'autorité étatique y est beaucoup plus à même d’imposer sa volonté.»


A lire cela, on s'aperçoit bien que les libertés accordées au XVIIIème siècle n'est rien d'autre qu'un mythe pur et simple, qu'il est urgent de dénoncer comme il se doit. En outre, ce billet d'Hoplite remettra les idées en place à ceux qui continueraient à croire que les Lumières sont à l'apogée de l'esprit français.

Je nuancerais en précisant que c'est faire un peu d'anachronisme en les accusant de racisme, qui était malheureusement plus ou moins généralisé à l'époque. Cependant, certains n'hésitant pas à utiliser ce type d'argument à l'encontre de l'Eglise de l'époque, il est intéressant de noter que ceux qui leur servent de maîtres, ne sont pas plus recommandables.

[Edit: A lire l'article du conservateur sur les différents motifs de condamnation durant la Révolution Française]

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Histoire

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Paul-Emic 11/01/2007 11:19

Ces choses, pourtant connues de qui s'intéresse un peu à l'histoire, méritaient d'être rappelées. Merci de l'avoir fait. C'est toute la force de la décérébration (tude ?) en cours depuis maintenant des décennies d'arriver à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

amelichan 09/01/2007 00:15

si la France avait  inventé la liberté, elle aurait été la première démocratie du monde, ce qui n'a pas été le cas.Comme dit Dang, l'opposition france des lumieres a France monarchique obscurantiste est bien ridicule, et encore une fois bien manichéenne.Il y a eu des monarchistes très progressistes, et des anti-monarchistes des soi-disant lumières très obscurantistes.Et vice versa...Mais jamais personne ne comprendra que "gentils contre méchants", ca n'existe pas, donc.....

dang 08/01/2007 21:47

Bien sûr qu'il y avait des libertés sous l'ancien régime. De plus à la veille de la révolution l'arbitraire pourtant copieusement dénoncé par le Lumières était largement tombé en désuétude. On ne trouva à la bastille que deux ou trois fous et quatre fils de famille enfermés pour dettes. Le seul prisonnier d'opinion (et encore, il était en taule pour avoir fouetté et sodomisé une prostituée pendant le carême) était le marquis de Sade qui avait été transféré le 13 juillet à la prison de Charenton. C'est lui qui avait crié par la fenêtre de sa cellule qu'on égorgeait des prisonniers. As-tu lu le Louis XVI de Jean-Christian Petitfils (Perrin)? Il remet pas mal de pendules à l'heure. Je ne suis pas monarchiste mais j'en ai marre qu'on oppose la France des Lumières à un soi-disant obscurantisme d'ancien régime.

Polydamas 10/01/2007 20:39

Je n'ai pas lu ce livre, je le parcourerai à l'occasion. Sinon les bouquins de Viguerie sur Louis XVI font également autorité, dans la défense de la monarchie.