St Exupéry

Publié le 13 Décembre 2006

Voici le trés bon éditorial, qui stigmatise l'absence d'idéal qui caractérise nos sociétés, de Michel de Jaeghere dans le numéro du Figaro Magazine Hors Série sur St Ex:



Soudain, la moue se fait condescendante, le regard narquois, le sourire entendu.« Saint-Exupery ? Un peu boy-scout, quand meme !» Nos commissaires des lettres ont statué une fois pour toutes: Saint-Exupery n'est pas de ces écrivains avec qui il faudrait compter. Le regard trop clair, l’âme trop généreuse, le propos trop élevé. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. On ne dénoue pas l'écheveau de ses contradictions dans l'odeur d'un feu de camp. On ne fait pas pleuvoir les sentences morales comme un frère prêcheur exalté. L'époque est sans pitié pour ces naïvetés. Elle est revenue de tout, elle s'en honore. Elle n'admet la sincérité que dans les confidences sordides, le vent de l’aventure que s'il permet d'instruire le procès des aventuriers. Ses ailes de cafard l’empêchent de rêver. Saint-Exupery, à ses yeux, est tout juste bon pour la collection Signe de Piste: un adolescent attardé, qui a eu le bon goût de mourir avant que l'héroïsme ne soit définitivement démodé. On laissera s'accumuler sur lui les honneurs officiels. On distillera à son propos un insidieux mépris. On comprend la commisération des petits marquis qui règnent sur le milieu littéraire.


Le boy-scout, après tout, n' avait eu qu 'une existence très banale, un destin ordinaire, en comparaison de la vie trépidante qu'offrent les brasseries de Saint-Germain-des-Prés. Il avait été pionnier de l'aviation, pilote d'essai, il avait ouvert des lignes dans le Sahara, inauguré les vols de nuit dans la Cordillère des Andes. On ne comptait plus ses accidents, ses pannes, les sauvetages dont il avait été l'instigateur ou l'objet. Il avait été chef de poste dans le désert, face a l'irrédentisme des tribus maures, concurrent du rallye Paris-Saigon, grand reporter sur le front de la guerre d'Espagne. Il avait connu des amours de légende, ravi les coeurs de quelques-unes des plus belles femmes de l'entre-deux-guerres; il avait ébloui ses amis par ses tours de cartes, son appétit de steak au poivre, sa capacité à engloutir des hectolitres de café. Il avait fait la drôle de guerre au sein d'une escadrille dont les deux tiers des équipages avaient été tués; il est mort au combat après s'être porté volontaire pour participer a la Libération de la France, aprés avoir prêché, une dernière fois, contre les épurateurs, l’union et la réconciliation des Français.


Nos sachants n'ont que faire de héros de cette envergure. Ils les gênent. Ils en sont encombrés.


L'écrivain avait évoqué la solitude du coeur et fait revivre la poésie des grands espaces; donne ses lettres de noblesse à l’art de vivre dans le désert et fait surgir la nostalgie des maisons de
famille serties de tilleuls et de sapins noirs comme l’image même d'un paradis perdu; il avait célébré la foi des bâtisseurs de cathédrales et communiqué ses angoisses et ses inquiétudes
par la seule vibration de sa phrase; il avait exploré les méandres de l’incommunicabilité des êtres et évoqué comme personne la chaleur de l’amitié, renouvelé le genre du roman d'aventures et ranimé le feu du Cantique des Cantiques; il avait fait entrer la saga de l’Aéropostale dans la légende dorée de l'épopée française et brosse le tableau le plus vrai de la guerre de 39-40; il avait fait de ses souvenirs une chanson de geste et marié le conte pour enfants à la métaphysique; il avait imposé à chacun de ses récits un rythme cinématographique, et donné à son écriture la couleur même de la mélancolie. Il avait tenté la synthèse du Beau, du Bien, du Vrai, et il l’avait réalisée. Il avait vendu ses livres a plusieurs millions d'exemplaires. Il n'a pas eu de postérité.


Aucun de nos poètes maudits, de nos infatigables fabricants de chefs-d'oeuvre n'oserait, sans peur du ridicule, s'en réclamer. Qu'un vain peuple s'obstine à acheter, à lire ses romans par dizaines de milliers, prouve combien le goût du public mérite encore d'être éduqué. Rien là qui doive nous surprendre ou nous scandaliser. Cette distance, Saint-Exupery l’avait pressentie. Ce fossé, il l’avait lui-même creusé. Toute son oeuvre aura tenté de conjurer l’avènement d'un monde desséché : le nôtre. Un monde où le lyrisme ferait sourire de dérision des hommes résignés a vivre à l’abri de toute inquiétude spirituelle. Un temps de « totalitarisme consensuel», qui nous réduirait à la condition d'un « bétail doux, poli et tranquille », dont toute la liberté consiste à se déterminer « entre les trois opinions qui lui sont proposées », à accomplir sans état d'âme un «job ingrat», et à choisir, pour s'en distraire entre les quatre films que lui imposent les modes, les trois modèles de voiture que produit l’industrie, les douze plats du drugstore. Une humanité insensible aux «trésors invisibles » qui naissent du don de soi, de l’effort, du danger, du sentiment irremplaçable d'appartenir a une communauté. Nous y sommes.


« On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés, écrivait Saint-Exupery en 1943 dans sa Lettre au général X. On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu'a entendre les chants villageois du XVe siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande. (...) On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laisse libres de marcher. Moi, je hais cette époque...»


Elle le lui a rendu, impuissante, pourtant, à faire taire sa voix inimitable, à dissiper l’émerveillement qui saisit le lecteur de Terre des hommes, à étouffer l’écho que Le Petit Prince continue à éveiller. Car telle est la puissance du verbe du poète. On a cru le mettre à l’écart en le cantonnant aux rayonnages de la littérature adolescente. On n'en finira pas avec ses sortilèges, tant qu'il y aura des livres. Les siens restent imprégnés par une qualité d'âme, une droiture de caractère, ils dégagent une chaleur humaine, brûlent d'une exigence qui fondent leur royauté. Ils n'ont pas conjuré la crise de la civilisation moderne qu'ils avaient annoncée. En exaltant au fil des pages l’esprit de sacrifice, le sens des hiérarchies, la poésie de l’action, le goût du travail bien fait, de la maison et du métier, la richesse du silence, la fécondité de la vie intérieure, Saint-Exupery n'en continue pas moins a nous en proposer inlassablement les remèdes : comme s'il s'adressait a chacun de nous comme à un ami qu'il voudrait débarrasser de sa gangue pour réveiller en lui «le seigneur endormi» et le rendre semblable au «prisonnier délivré qui s'émerveille de I'immensité de la mer ».

 
Magnifique hors-série que je vous enjoins à vous procurer...

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Littérature

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Mary-Kate 15/12/2006 19:35

merci  Polydamas pour avoir mis en valeur cet excellent éditorial.C'est vrai, aujourd'hui, les gens ne peuvent plus comprendre Saint Exupéry, car ils ont une "âme de vieillard" (cf. le beau texte de Pierre Mac Orlan "Etre jeune").
[...] Vous êtes aussi jeune que votre foi, aussi vieux que votre doute, aussi jeune que votre confiance en vous-même, aussi jeune que votre espoir, aussi vieux que votre abattement.
Vous resterez jeune tant que vous resterez réceptif : réceptif à ce qui est beau, bon et grand ; réceptif aux messages de la nature, de l'homme et de l'infini.
Si, un jour, votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.

Polydamas 15/12/2006 20:44

Merci de m'avoir fait connaître ce texte, je ne le connaissais pas.

blu 14/12/2006 20:47

Merci, pour ce défi lancé aux adeptes du cynisme, du second degré et du relativisme...J'ai parfois l'impression d'en être atteint, et il est bon que des hommes comme Saint-Exupéry nous redonnent un peu de...Merci

Polydamas 14/12/2006 21:35

Cette maladie, du cynisme et du dénigrement, dont je suis le premier à souffrir, est trés franco-française. Et St-Ex nous permet de souffler un peu, de positiver, de voir les choses du bon côté, de nous émerveiller, de nous faire sentir ce qu'il y a de meilleur en nous, de nous tourner la tête vers ce qu'il y a de plus important et que la routine a trop tendance à tuer : le rêve.