Désinformation du Monde ?

Publié le 16 Décembre 2007

A la réflexion, je trouve cet article de Liberté Politique sur l'enquête de Raphaelle Bacqué, concernant la mort d'Anne-Lorraine, extrêmement juste. Pris que je suis dans la mentalité catholique, j'avais à peine remarqué la tournure des formules du Monde. Il ne s'agit pas d'être obsessionnellement anti-médias, ni de parler de grand complot, mais est-ce que cela ne relèverait pas, un tout  petit peu quand même, de la désinfo anti-catho ?

Heureux de voir que le Monde évoquait enfin Anne-Lorraine, je n'ai voulu retenir que le geste, en oubliant les autres aspects de l'article. Quelques formules m'avaient fait tiquer (notamment le "plusieurs coups de couteaux" pour 33 en réalité), mais globalement, j'estimais que l'on n'avait pas trop à se plaindre de ce texte.

C'était certainement une erreur.



Pourquoi, alors, ce malaise ? À mesure que je relis l’article, je comprends. Tout est profondément humain dans ce texte, sauf Anne-Lorraine Schmitt. La journaliste n’a pas rendu présente une jeune fille de 23 ans, elle a décalqué un stéréotype. « Allure sage et chevelure claire », « une fille solide, chaleureuse et très croyante » : voilà pour la part d’humanité qui sera accordée à Anne-Lorraine. Tout le reste est cliché. Un extrait de CV — hypokhâgne, Sciences Po à Lille, journalisme au Celsa. Et puis, une par une, les phrases toutes faites qu’on croirait tirées d’un mauvais article sur la « génération Jean-Paul II ».

Anne-Lorraine « n’a pas peur de grand-chose, si ce n’est du matérialisme des sociétés modernes, qu’elle rejette farouchement ». Il s’agit d’une « peur », bien sûr — cette peur que certains automatismes de plume attachent immédiatement au fameux « repli identitaire », sans doute. Au passage, la personne a déjà commencé à se dissoudre dans l’abstraction, comme son combat farouche contre l’abstraction du « matérialisme des sociétés modernes ».

Il semble qu’à l’instant de sa mort, ce soit un combat moins abstrait qu’elle ait livré — mais cela ne sera pas donné à comprendre. « Assez différente des jeunes gens de sa génération » : voilà l’unique thème qui sera décliné. À force de broder sur la « différence », Raphaëlle Bacqué passe par profits et pertes la « ressemblance » — une fille de 23 ans, d’aujourd’hui, qui semblait heureuse et douée pour l’être, et qui est morte. On aimerait savoir si elle aime danser, si elle a un amoureux, si elle est sérieuse ou blagueuse, ce qu’elle fait quand elle n’étudie pas, si elle est coquette ou sportive, ce que pensent d’elle ses amis, ses camarades. On ne voit qu’une fille qui semble confite en pèlerinages et retraites. Une fille qui, à l’instar de ses quatre frères et sœurs, a reçu « une éducation traditionnelle dans un univers protégé ». Qui fréquente des prêtres, et aime bien défendre ses idées qui sont, on le devine, « différentes ».

Ses idées, les voilà : un stage « sur les ondes de la très catholique Radio Notre-Dame », un autre à Valeurs actuelles, « un hebdomadaire très marqué à droite ». Des idées « très », en somme. On ne sait pas bien ce que signifie « très » catholique pour une radio diocésaine. Anne-Lorraine, d’autres sources nous l’apprennent, fit également un stage chez Arte, un autre au Courrier Picard : le relever aurait restitué un peu d’épaisseur au personnage — et la journaliste aurait peut-être hésité à parler de la « très franco-allemande » chaîne culturelle, et du « très picard » Courrier. « Très catholique » passe bien, « très marqué à droite » aussi : ça reste abstrait, idéologique.

Dans cette « enquête » publiée dix jours après le meurtre, pas un trait ne filtre du caractère, de l’individualité de la jeune fille.
(...)
Par contraste, on est saisi par le soin mis à ôter de l’évocation de Thierry Dève-Oglou tout ce qui pourrait se prêter à une lecture politique. C’est un brave prolo qui a des parents retraités, un frère et une sœur commerçants, « un homme un peu massif, discret, renfermé », qui n’a pas son permis de conduire, « peu d’amis, des revenus modestes », un manutentionnaire qui se balade avec un laguiole pour, s’empresse-t-on d’ajouter, « ouvrir les caisses qu’il déplace dans son travail ».
(...)
Rien ne me choque dans ce portrait du pauvre gars : rien, sinon le contraste entre son humanité rendue sensible et le prisme sociologique qui efface l’humanité de sa victime.
(...)
[Bacquée est] écrasée par un surmoi qui lui dicte : attention, ne pas favoriser l’exploitation politique du meurtre — dont nous avons tous vu de détestables exemples. Ne pas laisser la société regarder ses cancers au miroir de ce fait-divers. Ne pas risquer de s’entendre dire que si la fille n’avait pas été blonde et blanche, l’article n’aurait pas été écrit. Ne pas laisser penser que la mort d’une catholique résistant à son violeur a plus de sens qu’un des multiples crimes sordides qui n’ont droit qu’à trois phrases en page « société ». Ne pas apporter de l’eau au moulin de Sarkozy ou « des sites d’extrême droite ». Le moralisme de la journaliste leste chaque paragraphe d’un déni perpétuel.

Le résultat est là, qui s’impose désormais à moi avec une évidence effarante. Anne-Lorraine, c’est le message subliminal de cet article, n’avait rien à faire dans notre société, et rien dans cette rame de RER. Elle aurait dû rester dans son « univers protégé », ou bien à Lourdes, ou dans ses « séances de prière », avec ses clones, les filles « un peu tradis et très cathos ». Elle aurait dû faire comme son père, qui ne prend pas le RER pour rentrer chez lui.


Et je trouve la conclusion exceptionnelle:

Le RER, c’est le vrai personnage de cet article. (...) C’est le RER que la journaliste a le mieux « senti ». Toute l’empathie refoulée s’est investie dans la rame du train de banlieue. Et ça, tout le monde en a déjà rencontré.

Les machines, personne ne va les mettre en prison, personne ne va les conspuer dans les sites racistes. Au mieux, des crédits seront débloqués pour améliorer la ligne D. Alors, autant faire porter le chapeau à la lourde mécanique : tandis que le RER glisse vers Villiers-le-Bel, le jour du drame, « une voiture de police » se prépare à tuer « deux jeunes garçons en minimoto ». On croit lire en filigrane de ce rapprochement douteux la leçon de l’épisode : c’est le RER qui a tué une image de synthèse.

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Médias

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Robert Marchenoir 17/12/2007 22:06

Oui enfin bon, il ne faut quand même pas couper les cheveux en quatre. Pour ma part, ce qui me gêne le plus dans cet article est le retard considérable avec lequel il a été publié par rapport à l'événement, fait dont le Monde est coutumier sur certains sujets majeurs. J'ai aussi trouvé vaguement déplacée sa conclusion sur le RER "qui continue son va-et-vient ouaté" (mais c'est un détail).Pour le reste, et par rapport à ce que j'ai pu lire ailleurs, cet article me paraît honnête, et même de grande qualité par rapport à ce que publie le Monde habituellement.Je ne suis pas d'accord avec le fait que la victime y soit présentée de façon caricaturale, tandis que le meurtrier serait présenté de façon plus humaine. Il se trouve que le profil d'Anne-Marie Schmitt est une caricature. Prière de ne pas sauter au plafond, de se lancer dans des trémolos d'indignation, etc: il n'y a là nul jugement de valeur de ma part.C'est simplement un fait: catholique pratiquante et fervente, surveillante à la Maison de la Légion d'honneur, père officier supérieur, stage à Valeurs actuelles, adepte du scoutisme, méritante, bonne élève, altruiste, blonde, etc. On aurait voulu l'inventer qu'on n'aurait pas osé.Son meurtrier se prête beaucoup moins à la caricature: si l'on voulait en faire l'archétype de l'immigré violent, multirécidiviste, en lutte contre son pays d'accueil, complètement asocial, il faudrait -- d'après les éléments lus ici et là -- déformer complètement la réalité, à supposer que le Monde ait eu envie d'aller dans ce sens.Le fait que la victime corresponde à un profil honni par l'idéologie du Monde, contrairement à celui de l'agresseur, est exact. Mais en l'occurrence, le portrait que le Monde a fait de l'une et de l'autre est lui aussi exact. L'impression que je me suis fait d'Anne-Marie Schmitt à  la lecture du Monde est rigoureusement le même que celui que je m'étais fait précédemment  à la lecture de sites catholiques et du blog de l'ancien patron de Valeurs actuelles.J'ajoute ce commentaire de lectrice, que je viens de choper au hasard sur le site du Monde à côté de l'article en question: "Votre article est remarquable. On ne fait guère actuellement du beau journalisme comme cela. J'etais une amie d'Anne-Lorraine à Sciences po Lille. Je veux affirmer que c'était une fille formidable , généreuse et tolérante. Je ne partageais pas du ..tout ses idées politiques et religieuses mais nos discussions étaient pasionnantes et Anne-Lorraine savait reconnaitre que ses points de vue étaient souvent marginaux."

Gai Luron 17/12/2007 20:25

Tout à fait d'accord ; le ton de Bacqué était très ironique, très moqueur ; la fille tuée ressemblait à un être incongru auquel il arrivait un événement incongru. C'était tout à fait déplacé.