La dure vie d'un PDG

Publié le 13 Juin 2007

Voici le texte, publié hier dans les Echos, d'un certain Louis Belle, pseudonyme d'un patron d'une entreprise du SBF 120, qui vient récemment de quitter ses fonctions.

Un pays qui parvient à dégoûter à ce point un patron de sa tâche est bien à plaindre.

Ne dites pas à ma mère que je suis PDG d'une société cotée...


...Elle me croit cadre sup dans une sorte de grosse PME, une fonction somme toute honorable et pas trop stressante. Hélas, il y a huit ans, les fées Destinée, Ambition, Inconscience, Gloriole et Horreur du vide se sont liguées pour me propulser tout en haut de l'organigramme.

Jusqu'en 2001, tout allait bien. Nous vivions les dernières années pré-Enron. Le titre de PDG, croyez-le si vous pouvez, n'était pas encore infamant. C'était même assez chic. J'avais la considération de ma concierge. Dans l'entreprise, je travaillais bien sûr comme une bête, mais enfin, je prenais les décisions que je croyais bonnes pour le groupe, sous le contrôle d'un conseil d'administration à la fois vigilant et bienveillant. Les commissaires aux comptes faisaient leur boulot, qui ne se réduisait pas à nous mettre systématiquement des bâtons dans les roues. Bref, bon an mal an, les choses avançaient. 


Puis, il y a eu l'affaire Enron, et quelques autres faillites monumentales et plus ou moins crapuleuses. Du jour au lendemain, des milliers d'actionnaires, de salariés, de retraités ont été ruinés. Emotion, scandale, il faut agir : et l'on nous pond une avalanche de textes, tous pavés des meilleures intentions. La mondialisation des travers des entreprises américaines se répand invinciblement. MM. Sarbanes et Oxley accèdent à la notoriété internationale. Les consultants prospèrent. Le nombril des comités d'audit se met à enfler. L'heure de la corporate governance est en marche.

Quelques années après, quel est l'état du champ de bataille ?


1. La suspicion généralisée.

Il est vrai que, à l'instar du président d'Enron, certains de ses congénères n'ont pas fait dans la dentelle. Cela a été le cas aux Etats-Unis, mais aussi dans d'autres pays : nous avons connu, en France, quelques fameux exemples de patrons indélicats, voire rapaces. Du coup, nous voici tous suspects. L'idée se répand que nos PDG seraient tous des escrocs qui s'ignorent, ou plus précisément des escrocs qui finiront bien par être démasqués. Il faut donc non seulement accepter, mais encourager la délation, ce que les Américains appellent le «whistleblowing». Que chacun puisse en toute impunité dénoncer son patron ou son voisin de bureau, et les vaches seront bien gardées.

 
2. La remarquable expansion du CYA.

Magnifique trouvaille américaine, le CYA (Cover Your Ass : « Que chacun protège ses fesses ») devient un leitmotiv mondial. A tous les niveaux de l'entreprise, il devient dangereux de prendre une décision, si elle n'est pas couverte ou confirmée par un ou plusieurs comités Théodule. Le contrôle interne des activités de l'entreprise cesse d'être un art pour devenir une affaire de fiches, de procédures, de paperasses. Grâce au génie de MM. Sarbanes et Oxley, le CYA, qui n'était qu'un état d'esprit, devient le must du gouvernement d'entreprise. C'est ainsi qu' à la table des conseils, la Sainte Trouille se met à régner. Les conseils se défaussent donc sur leurs multiples comités.


Lesquels ne manquent pas de s'abriter derrière des experts et des consultants en tout genre qui leur facturent d'abondants rapports, couvrant ainsi leurs arrières sous d'épaisses couches depapiers. C'est la gouvernance façon Pampers. Ces exercices de Sainte Trouille paperassière sont également pratiqués avec dévotion par nos infortunés commissaires aux comptes, qui vivent sur des charbons ardents, depuis qu'ils ont vu - en marge de l'affaire Enron- les cabinets Arthur Andersen exploser en plein vol, ce qui les conduit désormais à exiger à la fin de leurs « diligences » (sic... ?) des déclarations écrites du PDG de plus en plus détaillées où ce dernier doit expliquer qu'il prend en quelque sorte la responsabilité de leur propre activité.

 
3. La danse de guerre des Pygmées.


Comme je suis PDG, et donc un escroc en puissance, on a non seulement le droit, mais le devoir de me cracher à la figure. Toutes sortes de nabots incapables qui sont payés pour ausculter, surveiller, contrôler les entreprises s'en donnent désormais à cœur joie.


Dans le genre, l'un des spectacles les plus délectables est celui donné une fois par an par un magazine dit économique qui s'est fait une spécialité du style people, voire caniveau, appliqué au monde de l'entreprise. Tirant avantage du fait que les PDG sont désormais tenus de rendre publique leur rémunération (relevons au passage que c'est la seule corporation tenue de le faire, ce qui en dit long sur l'attitude des Français à l'égard de leur entreprise), ce magazine publie un palmarès où il dénonce les patrons qu'il estime trop bien payés. Les voilà cloués au pilori pour avoir perçu des émoluments que les rédacteurs du magazine tiennent pour scandaleusement élevés - même si les montants en question feraient pleurer de rire le moindre footballeur à succès, sans parler des stars de la chansonnette. 

Encore cela n'arrive-t-il qu'une fois par an. Le reste de l'année, vous êtes plus souvent qu'à votre tour traité d'incapable par les petits génies de vingt-sept ans qui tiennent le haut du pavé dans certains cabinets d'analyse financière. Ces parasites incompétents et péremptoires, qui  ne comprennent généralement pas grand-chose à votre industrie ou à votre entreprise, vous tressent des lauriers ou vous descendent en flamme de temps à autre - ce qui a sans doute l'avantage de créer de la volatilité sur les cours de la Bourse. 

Vous êtes également soumis aux oracles et aux ukases prononcés par les agences de notation, les experts de tout poil, les spécialistes des votes en assemblée générale. Rien ne sert de se gendarmer contre les jugements émis par ces très hautes autorités : ils sont in-dé-pen-dants, et donc respectables, alors que vous êtes un PDG, donc un escroc en puissance, et votre opinion est a priori suspecte. 

Voilà où nous en sommes.


Voilà pourquoi j'ai ces derniers temps trouvé la plaisanterie un peu longuette.


Cerné par une palanquée d'organismes irresponsables et volontiers venimeux, sommé, avant de lever le petit doigt, d'obtenir la bénédiction de tous les comités Théodule de la planète, contraint de justifier les plus infimes variations de taux de marge d'un trimestre à l'autre (et pourquoi pas, bientôt, d'un mois à l'autre), condamné à passer de longues heures sur des rapports et formulaires à la noix, périodiquement jeté en pâture par des analystes à qui le fiel tient lieu de style, et ayant réussi néanmoins (avec, soyons honnête, l'aide de la conjoncture) à faire croître l'activité, les bénéfices et les emplois dans la société dont j'avais la charge, je quitte la scène, enfin.


Je laisse le champ libre à qui voudra.
 

Amusez-vous bien, vous qui restez, avec les délices de la corporate governance, du politically correct et de l'hypocrisie généralisée.

Voilà, ouf, merci, cela suffit, c'est fini.

Rédigé par Polydamas

Publié dans #Finance

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Sampiero 19/06/2007 20:06

Bravo ! vous avez 100% sur votre Sarko quizz ! En tout cas, une différence de salaire du simple au quintuple cela demeure acceptable mais quand on atteint les salaires pharaoniques actuels de certains patrons ou de sportifs (eux aussi sont sous pression !) je me dis que cette manne financière pourrait être distribuée plus équitablement, et je ne parle pas des assistés sociaux mais disons de "la France qui se lève tôt." Dans un régime inégalitaire comme celui que nous préconisons actuellement, seul un très petit nombre de gens possède la fortune et le pouvoir, et le seul hasard de votre naissance aura souvent tendance à vous placer chez la majorité pauvre...

Polydamas 20/06/2007 01:07

Je ne pense qu'il y ait un régime égalitaire (à cet égard, la devise française est un doux rêve), qui soit plus efficace que le capitalisme. Je pense également qu'il faut très bien rémunérer ceux qui prennent des décisions lourdes de conséquence. Cependant, je suis d'accord qu'un échec ne justifie pas un salaire astronomique. Le problème est que cela peut être beaucoup plus compliqué.Par exemple, un Noel Forgeard n'est pas vraiment responsable des problèmes de l'A380, bien au contraire. Etant lié par des contraintes d'ordre politiques, il ne pouvait préparer l'avenir et anticiper les coups durs qui ne manqueraient pas d'arriver.Or pour le reste, il n'a pas démérité. Donc on ne peut pas le priver de sa rémunération. En outre, il y a également un marché des top guns, des managers capables de redresser des entreprises. Ils ne sont pas nombreux mais leur compétence vaut cher, et c'est bien normal. Donc non, je ne suis pas choqué que les rémunérations soient astronomiques, les responsabilités l'étant également

Sampiero 15/06/2007 18:25

pauvre PDG, il mérite vraiment notre commisération, et dire qu'il travaille pour "le groupe", mais surtout pas pour lui même ! Sans blague, quand on parvient haut dans la société c'est qu'on s'est servi de l'échine des autres comme marchepied puisque la capacité de travail d'une homme est nécessairement limitée. Cher Polydamas, "les premiers seront les derniers" cela ne vous rappelle rien ?...Être chrétien ce n'est pas juste être contre l'avortement (un combat fort honorable en soi malgré tout) mais c'est appliquer les préceptes du Christ dans sa vie quotidienne...

Polydamas 15/06/2007 18:45

Ouais, bon, enfin, il n'y a pas beaucoup de salariés qui portent la responsabilité pénale de leur travail. Un PDG, si. Il n'y a pas non plus beaucoup de salariés qui vivent 24/24 avec la pression des marchés, des auditeurs, des actionnaires, des syndicats, des politiques, des associations, des cadres, des contrôleurs de gestion, et j'en passe.Il est donc normal, qu'avec des responsabilités et du travail largement au-dessus de la moyenne, ils aient aussi des salaires au-dessus de la moyenne.

Charles' 13/06/2007 10:34

Encore un qui va finir sur le Larzac... avec quelques chèvres bien managées.Il aurait pu stigmatiser le rôle lénifiant des départements "purchasing" qui sont devenu l'anesthésique majeur de l'action dans bon nombre d'entreprises, et, qui sait, peut-être de la sienne, l'ayant lui-même mis en place...

Polydamas 13/06/2007 23:50

Possible, mais je suis bien placé pour savoir que la pression des marchés et des auditeurs existe bel et bien.... ;-)