A quoi sert l'irrévérence ?

Publié le 25 Février 2015

Un rappeur de 40 ans, Abd al Malik, réalisateur de son état, sort un livre que chacun salue comme un appel à la paix. Il est musulman, pratique selon la spiritualité soufie, qui représente, pour faire simple, la partie mystique de l'islam (même si certains d'entre eux se sont distingués par leur extrémisme). Et il dénonce, dans son livre, l'irrévérence dont font preuve les laïcs. Ainsi, dans une interview à Télérama, il considère que la liberté d'expression a des limites et qu'il n'est pas possible de tout dire, même dans le cadre de la loi. Couverture de Télérama

Extrait :

Tout en condamnant les attentats, vous accusez ainsi Charlie Hebdo d’avoir « contribué à la progression de l’islamophobie, du racisme et de la défiance envers tous les musulmans ». Souhaitez-vous des limites à la liberté d’expression ?

J'écris aussi que les caricatures sont un « acte démocratique par excellence », un « éclatant symbole de la liberté d'expression ». Mais je veux parler de responsabilité : ce n'est pas parce qu'on peut tout faire que l'on doit tout faire. La liberté d'expression est un principe, mais j'estime qu'elle n'est pas « non négociable ». Elle doit s'articuler avec les autres valeurs de la République : la paix entre les citoyens, l'égalité de traitement, la morale. On ne peut pas faire fi du contexte, user d'un droit sans tenir compte des risques de mettre le feu à la maison.

Jadis, il a été possible de faire des blagues sur les chambres à gaz ; aujourd'hui, avec la montée de l'antisémitisme, ce n'est plus acceptable, et Dieudonné est à juste titre poursuivi. Pour moi, dans le contexte actuel de pression extrême sur les musulmans, dans ce climat de surenchère médiatique autour de l'islam, Charlie Hebdo a fait preuve d'irresponsabilité en multipliant ces caricatures. Même si le but était de montrer du doigt les intégristes, et même s'ils en avaient le droit au sens légal.

 

Si sa connaissance de l'islam et des grands sages est à saluer, malheureusement, sa conception et sa vision de la France sont à revoir. Ce qui éclate dans sa prestation au Grand Journal. Pour une raison simple, il ne comprend pas le logiciel français. Voilà un homme qui considère que les croyants ne peuvent pas être attaqués ou insultés. L'histoire nous apprend plutôt l'inverse.

 

Petit retour en arrière

Malheureusement, Abd al Malik a l'air de complétement ignorer que la République s'est installée en France grâce à une arme de guerre qui s'appelle la laïcité. Celle-ci a été le moyen pour l'Etat de reprendre la main sur diverses institutions et de reléguer l'Eglise au for privé. La laïcité n'est absolument pas un outil de paix, c'est un joug auquel toutes les religions doivent se soumettre. Au début du XXe siècle, on a frôlé la guerre civile entre catholiques et laïcs à ce sujet, notamment lorsque la IIIe République a décidé de faire les Inventaires du patrimoine de l'Eglise. Donc, la tension religieuse que l'on peut sentir aujourd'hui n'a strictement rien de neuf, elle était la même il y a un siècle. Cela a permis l'affranchissement du système politique de toute croyance spécifique en vue de construire une république, fondée sur la raison, et non sur la croyance. On peut discuter de la pertinence de ce point de vue, mais l'idée est celle-là.

Car, auparavant, il y avait bien une distinction des pouvoirs, les curés et les charges royales étaient à peu près distinctes, le roi s'opposait au pape, etc. Mais rien n'y fait. Pour la gauche, la laïcité stricte est la condition de la survie de la citoyenneté française. Tant qu'on ne comprend pas ça, on ne peut pas comprendre leur logiciel politique, et donc, on ne comprend pas la France. Comme disait Marc Bloch : "Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération."

En fait, ce dont Abd al Malik ne se rend pas compte, c'est que le propre d'un croyant, c'est justement d'être moqué, insulté, et de le souffrir, non avec plaisir, mais de comprendre que c'est la clé pour que chacun se sente libre dans un pays laïc. Du reste, rien n'interdit aux croyants de s'en prendre aux grands discours de la gauche par l'humour, ou devant les tribunaux. On peut comprendre le souci qu'ont les autres de se moquer et riposter également à juste proportion pour montrer que cela ne laisse pas indifférent. Mais l'enjeu est de laisser la liberté d'expression la plus libre possible.

 

Au fait, à quoi sert la liberté d'expression ?

La liberté d'expression permet de constituer un espace ouvert qui est très précieux pour ceux qui n'ont justement pas de foi. Qui ne veulent symboliquement pas être enfermée dans un système religieux. Car si l'histoire a une force, si l'inconscient veut dire quelque chose, la violence de la gauche anti-cléricale s'explique très facilement par la peur de devoir se soumettre à un système religieux, qu'il soit véridique ou fantasmé, de devoir plier le genou, comme autrefois face au roi, à une autorité qu'ils ne reconnaitraient pas. D'où un acharnement à remettre les Eglises en place. Et à tomber sur l'Eglise Catholique, bien plus souvent que sur les autres religions, on n'abandonne pas ainsi son ennemi historique (le Christ est cent fois plus caricaturé en France que Mahomet, pour rappel).

En psychanalyse, on appelle l'angoisse de dissolution, cette peur primitive qu'a tout être humain d'être absorbé dans une entité plus grande que lui, et d'y perdre son identité. Inutile de dire que la laïcité et la République ne tiennent évidemment pas le choc face à des religions dont l'ambition n'est rien de moins que de décrire l'absolu, et qui structurent de manière aussi importante la vie des individus, au point d'être plus importantes que la nation elle-même. C'est donc assez simple, pour lutter contre l'angoisse de fusionner avec une croyance, les laïcs sont contraints de mettre à distance ces entités. Et pour cela, rien de mieux que l'humour et l'irrévérence, permettant de créer un espace transitionnel entre la foi et la République. C'est le même processus que celui qui conduit un adolescent à faire sa crise pour marquer sa distinction d'avec ses parents. Cette crise fondatrice lui permet de trouver une assise qui lui donnera ensuite l'assurance qu'il est bien lui-même, un individu, un adulte à part entière. Ici, un système républicain détaché des contraintes religieuses. D'où les répétitions des mythes de la République autour de 1789, de l'Egalité, des valeurs, etc, qui sont davantage des moyens de renforcer la structure de la République que des vérités factuelles. Or, vu que les musulmans ne sont pas familiers de cette manière de voir, il faut du temps pour qu'ils acceptent collectivement ce mode de fonctionnement qui leur est, apparemment, très hostile, alors qu'il n'est qu'un moyen d'intégration dans la République.

 

Abd al Malik indique, sur le plateau du Grand Journal, qu'il y avait eu des désabonnements suite à ce numéro où il apparait en couverture. Trompé qu'il est par sa vision des choses, il attribue les désabonnements au "racisme" supposé des lecteurs de Télérama, qui n'aurait pas apprécié de l'y voir. Télérama y a répondu en évoquant le fait que ce sont bien les propos tenus qui ont suscité les désabonnements.

Si on reprend mon analyse de la République, de la laïcité, on comprend tout de suite beaucoup mieux à quoi répondent ces désabonnements : à une méconnaissance de ce qui fait l'ADN de la gauche. On peut être d'accord ou pas avec cette vision, mais on ne peut pas faire comme si elle n'existait pas. Donc dire que Charlie doit être responsable, c'est ignorer cet aspect des choses, ignorer cette peur du religieux à gauche, ignorer l'histoire et prendre aussi les musulmans pour des abrutis incapables d'aller au-delà de leurs émotions épidermiques. Or, cet enseignement, quoi qu'inconscient, quoi que mal explicité par la gauche elle-même, est non négociable. La France, à l'inverse d'autres pays occidentaux, est un pays où beaucoup de choses sont tacites, non-dites, non explicitées. Avec sa position, c'est tout ça qu'Abd al Malik met en danger.

D'autant que, quand il dit qu'il faut faire attention à la grandiloquence, en répondant à Arcady, il est à la limite de demander à ce que la peine des juifs face à l'antisémitisme ne s'exprime pas. Bref, sous prétexte du Bien, et de ne souligner que les aspectfs positifs des choses, il est à la limite de demander l'auto-censure. Alors que c'est l'inverse dont il s'agit, les croyants doivent accepter, dans le débat public, que ce qu'ils ont de plus sacré ne soit pas considéré comme tel par ceux qui ne partagent pas leurs croyances.

 

Edit : Il n'y aurait que trois désabonnements, suite à ses propos. La situation est grave, en effet.

Rédigé par Polydamas

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JB 18/04/2015 00:59

"On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi !"

(Le Pape François)

Rimbault Olivier 22/03/2015 12:38

Merci infiniment pour cette mise au point, que j'ai trouvée un peu par "hasard", en passant par le blog de FandeNimier (Baroqueetfatigué), où l'on retrouve votre sens presque moral de la subtilité dans tout débat d'idées, surtout quand celui-ci paraît entendu ou quand il est tendu ! Cette subtilité, qui me fait penser à la modération qu'Erasme opposait au sérieux des positions les plus dogmatiques de son temps (la gravitas !), permet une forme d'humour (comme le montre bien FandeNimier), et elle favorise la paix des "âmes" et celle de la cité (c'est ce que j'ai ressenti en vous lisant). C'est en revenant sur "l'affaire Gouguenheim" à l'occasion de mes recherches d'historien que j'ai découvert d'abord le blog de FandeNimier puis le vôtre. Comme quoi, il y avait derrière cette "affaire" un débat de fond qui n'a pas fini de faire écrire, parler, et lire et écouter aussi, j'espère ! L'historien aime à découvrir grâce à des heures de travail parfois laborieux, et à rappeler si on l'y invite, que certaines crises affolant les esprits contemporains ne sont pas si nouvelles qu'on le croit : elles ont des schémas qui firent dire au sage de l'Ecriture "Nil novi sub sole". J'ai souvent pensé, avec les questions que pose aujourd'hui l'islam en France, au conflit qui a opposé la République à l'Eglise catholique il y a un siècle, un conflit dont on a oublié les violences et les virulences parce qu'il fut dépassé. Je reste pour cette raison persuadé que chaque croyant (qu'il soit chrétien, juif, musulman, ou autre) est une chance pour la République laïque autant que celle-ci est une chance pour chaque croyant, et pour sa famille spirituelle. En langage de croyant, on pourrait dire que la laïcité bien comprise (comme vous nous la faites comprendre) est un cadeau de Dieu ! Fac ut valeas, Polydamas. O. R.